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17/03/2016

La damnation dans Harry Potter : le baiser du Détraqueur ou le second procès de Barty Croupton Junior

détraqueurs.jpg« L’une des plus grandes souffrances, c’est de n’être rien pour personne »

Mère Térésa de Calcutta

« La raison profonde qui empêche la communion avec Dieu est, encore et toujours, la peur de Dieu ; peur qui empêche de se sentir aimé comme un enfant ».

Père Amorth, exorciste du Vatican

 

Au cours du mois d'avril 2015, je crois que c'était le 18, il y a bientôt un an, j'ai promis à quelques joyeux drilles dans un bar geek d'écrire un article réhabilitant un personnage secondaire de Harry Potter que je trouvais injustement traité, en particulier dans le film.

L'article s'est transformé en essai. D'après word, cela fait 16 pages. Vous pouvez le télécharger ici en PDF si cela peut vous faciliter la lecture. Je présente donc mes excuses à la fois pour la longueur de cet article et la lenteur de sa rédaction.

L'objet du présent essai est le terrible destin de Bartemius Croupton Junior, seul personnage connu à avoir perdu son âme au sens propre (Harry Potter et la Coupe de Feu). Bref, un délire de fan écrit pour des fans. Mais il est des fandom qui peuvent nous entraîner loin... en l'occurrence, traiter de la mort de l'âme, c'est traiter de la damnation. Ambiance.

La damnation, qui est la conclusion logique du dommage que l'on peut causer à une âme – et non à un corps – est un thème récurrent des livres Harry Potter. Les conséquences de la création d'Horcruxes ou encore le souci que montre Dumbledore d'éviter à Malefoy de commettre un meurtre mettent l'accent sur la gravité de cet enjeu.

Je vais considérer comme acquis que l'auteur du livre est de culture chrétienne si ce n'est de foi, et qu'elle ne citerait pas la Bible (Harry Potter 7) si elle n'en avait aucune connaissance. Bannissons en revanche toute interprétation allégorique qui serait abusive ou réductrice, et dans tous les cas décevante. Nous allons prendre l'histoire comme elle est, de l'intérieur, avec toutes les émotions qu'elle a pu faire naître dans notre cœur. Un amateur de Tolkien appelle cela l'applicabilité1 et je vous épargne les détails techniques.

Tout d'abord, deux points préliminaires pour assurer que vous comprendrez ce que je mets derrière les mots clés de cet article.

Qu'est-ce que la damnation ?

Se damner signifie perdre son âme. Si vous ne retenez qu'une chose de ce paragraphe, c'est bien ça. La Bible parle de κριμα2 (krima), qui peut se traduire par « jugement » ou « condamnation ». Cette condamnation vient de Dieu, et elle est irrévocable : c'est une sentence de mort appliquée au pécheur. Or nous sommes tous pécheurs, du fait du péché originel, et sans la rédemption offerte sur la Croix nous serions tous condamnés. Le « damné » d'après Pâques devient celui qui refuse la grâce offerte sur la Croix par Jésus-Christ ; celui dont le cœur s'est fermé au point qu'il va refuser de se laisser sauver. A la mort, ce choix – en théorie – devient irrémédiable (en théorie, car on ignore totalement si un être humain pourrait aller jusque là). Est-il voué au malheur ? En tout cas, il est certainement voué à vivre sans Dieu, donc sans amour (car Dieu est amour), pour l'éternité : il a, comme on dit, perdu son âme. C'est une forme de mort : la mort de l'âme, la mort spirituelle. C'est ce que les chrétiens appellent l'enfer.

A ce sujet, Benoît XVI écrivait en 2007 : « Il peut y avoir des personnes qui ont détruit totalement en elles le désir de la vérité et la disponibilité à l'amour. Des personnes en qui tout est devenu mensonge; des personnes qui ont vécu pour la haine et qui en elles-mêmes ont piétiné l'amour. C'est une perspective terrible, mais certains personnages de notre histoire laissent entrevoir de façon effroyable des profils de ce genre. Dans de semblables individus, il n'y aurait plus rien de remédiable et la destruction du bien serait irrévocable: c'est cela qu'on indique par le mot « enfer ». » (Spe Salvi, §35)

C'est ce qui arrive à Voldemort, Voldemort, l'homme qui a fait tous les mauvais choix possibles. Mais dans les paragraphes qui vont suivre, je vais prendre un exemple plus simple que la personnalité complexe de Voldemort, personnalité que j'ai largement étudiée dans un mémoire de théologie très sérieux – beaucoup plus sérieux que cet "essai" – qui n'a pas été publié (mais si ça vous intéresse, on peut en parler).

Le baiser du Détraqueur

Dans l'univers Harry Potter, il n'existe qu'un seul personnage ayant perdu son âme, au sens propre. C'est assez unique pour être souligné et bref, ça mérite qu'on s'y arrête deux minutes – voire même un peu plus. Mais d'abord, les Détraqueurs :

« Les Détraqueurs comptent parmi les plus répugnantes créatures qu'on puisse trouver à la surface de la terre. Ils infestent les lieux les plus sombres, les plus immondes, ils jouissent de la pourriture et du désespoir, ils vident de toute paix, de tout espoir, de tout bonheur, l'air qui les entoure. Même les Moldus sentent leur présence, bien qu'ils ne puissent pas les voir. Quand on s'approche trop près d'un Détraqueur, toute sensation de plaisir, tout souvenir heureux disparaissent. Si on lui en donne le temps, le Détraqueur se nourrit des autres jusqu'à les réduire à quelque chose qui lui ressemble – des êtres maléfiques, dépourvus d'âme. » {Le Prisonnier d'Azkaban, page 197}

Le Détraqueur est la pire des créatures qui hantent l'univers de Harry Potter. Cette forme de démon éteint dans le cœur de ceux qui le côtoient toute pensée heureuse, laissant l'esprit en proie au plus profond des désespoirs. Quand vous êtes à côté d'un Détraqueur, vous devenez la proie de vos pensées les plus désespérantes, vos souvenirs les plus atroces reviennent vous hanter et vous n'avez même pas l'espoir que ces pensées vous quitteront un jour. C'est un genre de super-dépresseur méga anxiogène, si vous voulez. S'il en a l'occasion, le Détraqueur peut aussi vous embrasser. Le baiser du Détraqueur a pour effet d'arracher votre âme de votre corps. Vous êtes donc pire que mort. Vous êtes disparu. Effacé. Voué au néant. C'est la mort spirituelle, en opposition à la mort physique. Ce n'est rien moins qu'une image de la damnation éternelle. C'est le pire des châtiments, la pire des expériences, le pire des destins que l'on puisse imaginer – bien-sûr j'estime pour acquis que, à moins d'être Voldemort, vous avez compris que la mort n'est pas la plus terrible mésaventure qui puisse arriver à quelqu'un ; vivre et mourir sans amour est bien plus terrible. La personne qui est embrassée par un Détraqueur continue de vivre, physiquement ; mais elle est privée de son identité, de ses émotions, de ses sentiments, de sa liberté, de tout ce qui fait son âme et l'on ne sait pas où même cette âme disparaît. C'est irrémédiable. Pas de retour possible. Dans les Harry Potter, JKR ne présente qu'un seul cas effectif (Harry Potter et la Coupe de Feu).

Barty Croupton Junior a été embrassé par un Détraqueur à l'âge approximatif de 32 ou 33 ans. Dernière sommation : oubliez le film. Pour vous y aider, un bref portrait respectant la chronologie du livre. Les pages mentionnées en référence font toutes référence à l'édition Gallimard Jeunesse de 2007.

  • On rencontre d'abord le père. Un homme pour qui l'ordre et la loi sont des obsessions presque maladives {Chapitre 4, Verpey et Croupton, page 101}. Un homme impitoyable, qui renvoie sa servante Winky et la réduit au malheur sans l'once d'un remord {Chapitre 9, La Marque des Ténèbres, page 150}. Un homme étrange aussi, qui se fait passer pour malade, maladie qui dissimule visiblement un secret {Chapitre 23, Le Bal de Noël, page443, puis à nouveau Chapitre 27, Le Retour de Patmol pages 553 & 554...} ; et n'ayant guère de sympathie pour lui, comme Harry, on en vient à le trouver louche.

  • On apprend ensuite que le père a condamné son propre fils, qu'il méprisait (d'après Sirius, parrain et référent de Harry dans ce livre), à Azkaban. Il a livré son fils aux Détraqueurs lors d'un procès exécutif, sans que l'urgence ne le commande :Voldemort était déjà tombé, la guerre était finie. Forcément, tout cela ne rend pas le père sympathique ; d'autant plus que Sirius, avec la légitimité de l'innocent condamné (je reviendrai sur le contexte), évoque une possible erreur judiciaire {Chapitre 27, Le Retour de Patmol, pages 559 à 562}.

  • Croupton père apparaît peu après ses révélations en état de folie avancée, à l'orée de la forêt noire. Les soupçons croissent alors... {Chapitre 28, La Folie de M. Croupton, pages 587 à 590}. Mais que veut-il dire par « mon fils... ma faute » ? Quel mystère entoure sa folie ? De quoi s'accuse-t-il ? A ce stade, comment le lecteur pourrait-il s'en douter ?

  • On assiste enfin au procès en lui-même, en plongeant dans les souvenirs de Dumbledore dans la Pensine {Chapitre 30, La Pensine pages 630 à 632}. La haine de l'ensemble des jurés qui tombe sur le garçon, encore adolescent, comme sur les autres présumés coupables (dont la très horrible Bellatrix Lestrange). Le désespoir du garçon, qui supplie sa mère, qui supplie son père. Cette scène a été écrite pour être déchirante, pour émouvoir le cœur des lecteurs et le faire pencher en faveur du fils (et de la mère) contre le père.

  • Pour finir, nous rencontrons enfin Barty Junior en personne à la toute fin du livre {Chapitre 35, Veritaserum pages 722 à 731}. Et c'est le choc. Celui pour qui nous avions éprouvé tant de compassion, avec Harry, était coupable, a toujours été coupable ! Et pourtant, quelle différence entre le garçon larmoyant et suppliant du procès, 13 ans plus tôt, et cet homme déterminé, froid, passionné, au regard de dément.

  • Mais retournement ultime de situation. Junior reçoit le baiser du Détraqueur {Chapitre 36, La croisée des chemins, pages 742 & 743}.

Junior n'a pas perdu son âme en un jour. Lors de son procès, nous le voyons supplier son père : « ne me renvoie pas chez les Détraqueurs ! » {Chapitre 30, La Pensine pages 631}. Dans ce « ne me renvoie pas », Junior supplie son père, non de lui sauver la vie, mais de sauver son âme, de ne pas la laisser se perdre. Il en appelle à l'amour de son père, cet amour qui seul aurait pu lui éviter la con-damnation. En effet, et ce sera l'objet de mon propos, si l'on ne perd pas son âme en un jour, on ne la perd pas seul non plus... 

Le lecteur en balade

Si l'on en croit Umberto Eco, le texte est une machine paresseuse, qui attend le lecteur pour se dévoiler, dans toutes ses dimensions. Mais je me demande à quel point le lecteur n'est pas plus paresseux encore ; et JKR est passée maîtresse dans l'art de faire passer son lectorat d'un état d'esprit à un autre. Elle nous balade, et la famille Croupton en est un témoignage flagrant.

Un terrain soigneusement préparé

Sirius Black, innocent condamné

Harry Potter et la Coupe de Feu ne prend pas le lecteur de nulle part. A priori, nous avons lu les tomes précédents : en particulier le Prisonnier d'Azkaban. Avec l'affaire Sirius Black, trois grandes leçons nous ont préparés à prendre le parti du fils Croupton.

Nous apprenons tout d'abord à nous méfier des apparences. Dans l'Ecole des Sorciers, nous avons pensé Rogue coupable, alors que c'était Quirrel. Dans la Chambre des Secrets, nous avons cru Malefoy coupable, alors que c'était une Ginny possédée qui ouvrait la chambre. Dans le Prisonnier d'Azkaban, nous apprenons, avec Harry, à haïr Sirius Black. Nous le haïssons tant. Tout en lui est haïssable, jusqu'à son visage de squelette, son rire dément. Mais Sirius est innocent, Sirius était un héros, le digne parrain de Harry, le meilleur ami de James, fidèle entre tous ! Il devient en un éclair aimable, et l'erreur judiciaire qui le frappe apparaît comme une injustice profonde.

Du même coup, nous perdons confiance dans la justice que rend le ministère ! Par le refus de Cornelius Fudge d'écouter la version de Dumbledore à la fin du Prisonnier d'Azkaban, la bêtise du ministère éclate au grand jour et notre confiance en Cornelius Fudge, le ministre de la magie, est sérieusement érodée. Comment ont-ils pu mettre un innocent en prison, comment ont-ils pu le livrer aux Détraqueurs, et menacer de le laisser embrasser ? Qui a livré aux Détraqueurs Sirius Black à l'époque, 13 ans plus tôt, au fait ? C'est Barty Croupton Senior. Et il fut condamné sans procès. Sirius Black est sauvé in extremis de cette injustice terrible, mais l'alerte fut chaude.

Nous apprenons enfin, toujours dans le prisonnier d'Azkaban, à haïr les Détraqueurs, qui gardent la prison d'Azkaban, et à prendre le parti de ceux qu'ils pourchassent. La plus grande crainte de Harry : l'horreur qu'ils nous inspirent dès le train, l'effroi lors du match de Quidditch où ils s'invitent, la terreur que nous éprouvons au bord du lac... Le lecteur sort de Harry Potter 3 en ayant perdu confiance dans le Ministère, capable de s'allier avec des créatures si immondes, contre l'avis du sage Dumbledore. Des créatures capables de faire subir à un être humain un châtiment que personne au monde ne mériterait... « Vous croyez vraiment que quiconque peut mériter ça ? » demande Lupin à Harry {Le Prisonnier d'Azkaban, chapitre 12, page 258}. Oui, répond celui-ci, à l'époque. Et pourtant, la question est posée, et restera dans l'esprit du lecteur. Avec Harry, nous avons peut-être cru que Sirius méritait cette atroce fin. Et nous avions tort, ô combien. Aussi, après la lecture de ce livre, ne soyons pas si prompt à distribuer mort et jugement... Même les plus sages ne peuvent prévoir toutes les fins !

Mr Croupton, le légaliste louche

Avant de rencontrer le fils, nous rencontrons le père. N'oublions pas qu'Harry – et donc, le lecteur – ignore tout de Junior jusqu'à la scène de la Pensine. Tout ce que nous savons de Junior, c'est que son père l'a fait condamner. Nous ne connaissons, de fait, que le père pendant les deux tiers du livre. Or, comment nous apparaît ce père ? Le patron de Percy Weasley a l'air parfaitement accordé à son secrétaire. Légaliste et formaliste jusque dans les moindres détails, de toute évidence, il est d'un ennui mortel. Le premier portrait qui nous en est dressé, lors de la Coupe du Monde de Quidditch, nous présente un haut-fonctionnaire dont le respect des conventions sociales est parfait.

Il n'aurait pu offrir contraste plus frappant avec Ludo Verpey, vautré dans l'herbe avec sa vieille robe de l'équipe des Frelons. Barty Croupton était un vieil homme raide et droit, vêtu d'un costume impeccable avec cravate assortie, et chaussé d'escarpins parfaitement cirés qui étincelaient au soleil. La raie de ses cheveux gros coupés courts était si nette qu'elle paraissait presque surnaturelle et son étroite moustache en forme de brosse à dent semblait avoir été taillée à l'aide d'une règle à calcul. Harry comprit tout de suite pourquoi Percy le vénérait. Aux yeux de Percy, rien n'était plus important que d'observer scrupuleusement les règles et Mr Croupton avait tellement bien suivi celles de l'habillement moldu qu'il aurait très bien pu se faire passer pour un directeur de banque. Harry doutait que l'oncle Vernon lui-même ait pu deviner qui il était réellement. {Page 100}

« Je me souviens que mon grand-père avait un Axminster qui pouvait transporter douze personnes – mais c'était avant que les tapis volants ne soient interdits, bien-sûr. »
Il avait dit cela comme s'il tenait à ce que tout le monde soit bien convaincu que ses ancêtres avaient toujours scrupuleusement respecté la loi. {Page 101}

Le rapport que Percy Weasley entretient avec son supérieur est si fusionnel que Croupton Senior et Percy Weasley ne font rapidement plus qu'un dans l'esprit du lecteur. En particulier à partir du moment où Percy prend la défense de son patron en justifiant le renvoi de Winky. C'est la première fois que Percy s'oppose violemment à Hermione. Comme Harry, nous les pensions proches, tous deux élèves exemplaires. Nous découvrons que, là où Hermione a un sens moral qui peut la pousser à s'opposer à un système, Percy, lui, fait passer l'apparence de la réputation en premier. Nous découvrons cet aspect de la personnalité de Percy dans le cadre de son allégeance envers Bartemius Croupton Senior ; il est donc tentant de déduire que ce trait de caractère est partagé par son patron. D'autant plus que celui-ci insiste sur son respect de la loi lorsque nous le rencontrons pour la première fois.

- Mr Croupton a parfaitement raison de se débarrasser d'un elfe comme ça ! dit-il. S'enfuir alors qu'il lui avait donné l'ordre de ne pas bouger... Le mettre dans l'embarras devant les membres du ministère... Imaginez le scandale si elle avait dû être interrogée par le Département de contrôle et de régulation...
- Elle n'a rien fait du tout ! Elle était simplement au mauvais endroit au mauvais moment ! l'interrompit sèchement Hermione.
Percy parut interloqué. Hermione s'était toujours bien entendue avec lui – beaucoup mieux que les autres.
- Hermione, un sorcier de son rang ne peut se permettre d'avoir un elfe de maison qui se met à faire n'importe quelle folie avec une baguette magique ! répondit Percy en reprenant son air important.
- Elle n'a fait aucune folie ! s'écria Hermione. Elle a simplement ramassé la baguette ! {pages 153 & 154}

D'antipathique, Mr Croupton devient rapidement suspect. Son apparence physique change : malade, amaigri, mais surtout étrange et inquiétant lorsque le nom de Harry sort de la Coupe de Feu.

Vu de près, Harry pensa qu'il avait l'air malade. Ses yeux étaient soulignés de grandes cernes noires et sa peau ridée avait un teint parcheminé qu'il ne lui avait pas vu le jour de la Coupe du Monde de Quidditch. {page 299}

Il est ensuite absent du ministère, soi-disant malade mais sa maladie est des plus suspectes.

- Heu... en fait, je n'ai aucune idée de l'endroit où il se trouve. Ça fait deux semaines qu'on ne le voit plus. D'après le jeune Percy, son assistant, il paraît qu'il est malade. Apparemment, il envoie ses instructions par hibou. Mais je te demande de n'en parler à personne, Harry. Parce que Rita Skeeter continue à fouiner partout où elle peut mettre son nez et je suis prêt à parier qu'elle va transformer la maladie de Croupton en quelque chose d'abominable. {page 475}

Mais cela, on le tient d'un personnage lui-même suspect : Ludo Verpey, soupçonné d'avoir été un Mangemort {Cf chapitre 30, La Pensine, page 627 et suivantes}. Mais la carte du Maraudeur semble le géolocaliser à Poudlard.

Mr Croupton, disait-on, était trop malade pour aller travailler ou pour assister au bal de Noël. Dans ce cas, que faisait-il à rôder dans le château à une heure du matin ? {page 496}

L'impayable journaliste Rita Skeeter découvre enfin que personne ne sait où il se trouve et La Gazette du Sorcier titre : La mystérieuse maladie de Bartemius Croupton.

Harry parcourut l'article sur Croupton. Des morceaux de phrases lui sautèrent aux yeux : n'a pas été vu en public depuis le mois de novembre... la maison paraît déserte... L'hôpital Ste Mangouste pour les maladies et blessures magiques s'est abstenu de tout commentaire... Le ministère refuse de confirmer les rumeurs de maladie grave...
- Quand on lit ça, on a l'impression qu'il est en train de mourir, dit lentement Harry. Mais il ne doit pas être si malade que ça, s'il a été capable de venir jusqu'ici...

- Mon frère est l'assistant de Mr Croupton, dit Ron à Sirius. D'après lui, Croupton souffre de surmenage.
- En tout cas, il avait l'air vraiment malade quand je l'ai vu de près, le soir où mon nom est sorti de la Coupe..., déclara Harry en continuant de lire l'article.
- Il a eu ce qu'il méritait pour avoir renvoyé Winky, non ? dit froidement Hermione. {pages 553 & 554}

Au deux-tiers du livre, on nous rappelle ainsi l'injustice dont Mr Croupton s'est rendu coupable envers son elfe de maison, au moment précis où nous aurions pu nous apitoyer sur son sort.

- Oui, dit Hermione d'un ton enflammé. Il l'a renvoyée simplement parce qu'elle n'était pas restée sous sa tente à attendre de se faire piétiner...
- Hermione, tu vas nous laisser tranquille, avec tes histoires d'elfe ? s'exclama Ron.
Mais Sirius hocha la tête.
- Elle a beaucoup mieux compris que vous qui était Croupton, Ron. Si tu veux savoir ce que vaut un homme, regarde donc comment il traite ses inférieurs, pas ses égaux. {pages 556 & 557}

Croupton Senior est enfin, et surtout, celui qui a condamné son fils à Azkaban, qui a livré son fils au Détraqueurs.

- Il a livré son propre fils aux Détraqueurs ? dit à Harry à voix basse.
- Exactement, répondit Sirius qui n'avait plus du tout l'air amusé. J'ai vu les Détraqueurs l'amener à Azkaban, je les ai vus passer devant la porte de ma cellule. Il ne devait pas avoir plus de dix-neuf ans. Ils l'ont enfermé dans une cellule voisine de la mienne. Quand la nuit est tombée, il a hurlé en appelant sa mère. Mais au bout de quelques jours, il s'est tu... Tout le monde finissait par se taire... Sauf ceux qui hurlaient dans leur sommeil... {page 560}

Mais s'il nous apparaît comme un père indigne, c'est parce que notre esprit a été soigneusement préparé par l'auteur. Un homme obsédé par les apparences, injuste envers ses inférieurs, dont on apprend maintenant qu'il condamne son fils sans jugement équitable ? Le lecteur ne peut pas ne pas prendre parti pour le fils contre le père, ne serait-ce que par compassion pour la mère dont le cœur est visiblement broyé. Ou alors, c'est que le lecteur lit avec des lunettes déformantes – personne n'est à l'abri3.

Barty Junior, le nouveau Sirius

Lorsque nous lisons les livres, et jusqu'au dernier moment (Chapitre 30, Veritaserum), nous ne savons pas que Junior est à Poudlard, sous l'apparence de Maugrey. Nous ne sommes pas avertis par quelque scène que ce soit : nous n'avons entendu sa voix qu'une fois, lors de la coupe du monde, et ne l'avons pas spécialement reconnue par la suite – à aucun moment Harry ne fait le lien entre la voix du garçon de la Pensine et la voix qu'il a entendu à la Coupe du Monde. Nous ignorons qu'il est en relation avec Voldemort, nous ne les avons jamais vus ensemble, nous ne savons même pas que Barty Croupton Junior est encore en vie. Nous ne pouvons donc à aucun moment imaginer qu'il est l'espion de Vous-Savez-Qui à Poudlard. J'insiste là-dessus, parce que l'effet n'est, du coup, pas le même. Aussi, lorsque nous voyons apparaître pour la première fois Barty Croupton Junior dans la Pensine, lors de son procès, notre vision n'est pas corrompue par la connaissance de sa culpabilité future. Nous ignorons vraiment qu'il est coupable, notre esprit est vierge – encore – de tout jugement.

A cause de ce que nous avons lu avant, et dans l'état actuel de nos connaissances, le jeune Barty nous apparaît comme un nouveau Sirius Black, c'est-à-dire comme la victime d'une nouvelle erreur judiciaire, et non comme un fidèle de Voldemort. Voyons plutôt :

  • Barty, comme Sirius, est soupçonné d'un crime atroce qui a scandalisé au plus au point la communauté magique. D'autant plus qu'au moment où ils auraient commis ce crime, les combats étaient déjà finis, Voldemort était déjà tombé. La gratuité de ce crime n'en est que plus évidente {relire Le prisonnier d'Azkaban}.

  • Barty, comme Sirius, est condamné sans jugement équitable. Tous deux sont haïs de tous au moment de leur condamnation, et tous deux sont envoyés à Azkaban par le même homme, Bartemius Croupton Senior.

- Tu connais Croupton ? s'étonna Harry.
Le visage de Sirius s'assombrit. Il eut soudain l'air aussi menaçant que le soir où Harry l'avait vu pour la première fois et croyait encore que c'était un assassin.
- Je le connais même très bien, dit Sirius à voix basse. C'est lui qui a donné l'ordre de m'enfermer à Azkaban – sans procès. […] Et je n'ai pas été le seul à être livré aux Détraqueurs sans procès. Croupton a combattu la violence par la violence et a autorisé contre certains suspects l'usage des Sortilèges Impardonnables. Je dirais même qu'il est devenu aussi implacable, aussi cruel, que de nombreux sorciers qui avaient choisi les forces du Mal. {pages 557 - 559}

  • Les deux sont menacés par les Détraqueurs ; ils pourchassent Sirius, et Barty supplie qu'on ne le livre pas à leur torture. Or les Détraqueurs sont les créatures que Harry hait le plus.

Sirius lui-même émet l'hypothèse que Barty aurait pu être innocent. Venant de Sirius, innocent condamné, cette hypothèse va avoir énormément de poids dans l'esprit du lecteur.

- Ce qui est certain, c'est que le fils Croupton a été pris en compagnie de gens dont je suis sûr et certain qu'ils étaient des Mangemorts – mais peut-être s'est-il trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, comme l'elfe de son père. {page 560}

Le lecteur, lui, pris par l'histoire, a probablement oublié que JKR est du style à nous balader. Elle nous présente un innocent condamné dans un livre, dans le suivant, nous appliquons bêtement le schéma que nous avons intégré. Cette fois, pensent les lecteurs, on ne se laissera plus avoir, on a compris la leçon, le ministère a, une fois de plus, envoyé un innocent en prison !

L'effet induit chez le lecteur

La pitié pour le coupable

D'où le choc au moment où le lecteur découvre l'horrible réalité. Nos émotions peuvent nous tromper. Nous avions, comme Harry, pitié de lui, et en fait, il était coupable ! Il était coupable dès l'origine. Sa peur des Détraqueurs était sincère, tout comme l'était notre pitié. Mais sincérité n'est pas vérité. D'ailleurs, en cherchant sincèrement l'amour d'un père en Voldemort, là où il ne trouva que le mensonge, Barty Croupton Junior n'était pas dans la vérité.

Et pourtant, nous avons appris à aimer le coupable. JKR nous a fait trouver aimable l'abominable. Jusqu'à présent, dans les livres, l'auteur nous avait appris à nous défier des apparences : là où le fragile Quirrel est coupable, l'acariâtre Rogue est un allié. Là où l'insupportable Malefoy est innocent, la timide Ginny est responsable. Là où l'inquiétant Sirius est le héros, le faible Peter est le traître. Nous sommes encore dans le registre du roman policier. Le coupable n'en est pas moins méprisable. Il y a des indices : nous comprenons que les apparences sont trompeuses, qu'un homme désagréable ou inquiétant peut être un héros, qu'un homme affable ou effacé peut être le salaud. Ce n'est pas blanc/noir.

Mais dans la Coupe de Feu, on joue un tout autre jeu.

Le personnage qui est présenté dans cette dernière scène est effrayant : ce n'est plus l'adolescent suppliant et rejeté de la Pensine.

- Vous êtes fou ! dit Harry – il ne pouvait plus se taire. Complètement fou ! {page 718}

C'est un homme fanatisé qui nous apparaît : ses lèvres s'étirèrent en sourire de dément. {page 728}

- Il m'a demandé si j'étais prêt à tout risquer pour lui. J'y étais prêt. Mon rêve, ma seule ambition, c'était de le servir, de faire mes preuves à ses yeux. {page 728}

Mais alors qu'on l'interroge, le spectacle de Winky, l'ancienne servante de la famille, touche notre cœur. Winky aimait profondément, selon toute apparence, la famille qu'elle servait comme esclave.

Winky, trop accablée pour parler, avait légèrement écarté les doigts, laissant voir ses grands yeux marron au regard atterré. {page 728}

Noooooooon ! Gémit Winky. Maître Barty, maître Barty, qu'est-ce que vous dites ? {page 731}

Une fois de plus, son sourire de dément éclaira son visage et sa tête s'affaissa sur son épaule tandis que Winky sanglotait et gémissait à côté de lui. {page 731}

Et elle aimait « Maître Barty ». C'est elle qui le soigne lorsqu'il sort d'Azkaban, malade, c'est elle qui plaide en sa faveur auprès de son père par la suite, notamment pour lui permettre d'assister à la Coupe du Monde. Elle reprend le flambeau de la mère. Notons avec amusement que c'est une esclave, une elfe de maison, qui va prendre la position qu'occupait jusqu'à présent la mère, présentée lors du procès comme une femme déchirée mais soumise : elle ne prend la parole à aucun moment mais sanglote du début à la fin du procès :

Il régnait un silence total, rompu seulement par les sanglots d'une petite sorcière gracile assise de l'autre côté de Mr Croupton. Les mains tremblantes, elle serrait un mouchoir contre sa bouche. {page 630}

Ce mouchoir, pour mieux se taire face à son mari peut-être ? C'est en tout cas l'usage qu'elle aurait pu en faire ! Même lorsque son fils s'adresse directement à elle, elle ne dira rien, se contentant de sangloter de plus belle. Même Winky a eu plus de répartie qu'elle ! Pourquoi Mr Croupton l'a-t-il amenée ? Pour servir de faire-valoir ? Mieux enfoncer son fils ? Montrer l'image d'un couple uni (c'est un peu raté...). La maman du condamné s'évanouit tout bonnement à la fin du procès. Amusant, s'évanouir peut aussi bien dire disparaître que perdre connaissance, en français – mais c'est sans doute une coïncidence. Notez la sollicitude de Mr Croupton envers sa femme :

La petite sorcière, à côté de lui, eut un haut-le-corps et s'effondra sur le banc. Elle s'était évanouie mais Croupton ne semblait pas l'avoir remarqué. {page 632}

C'est avec un cœur de mère que Winky aime Barty, mais un cœur faussé par l'esclavage, aveuglé par la passion, esclave de sa passion. Un cœur, donc, qui ne peut aimer en vérité.

La crise de larmes de Winky, alors qu'elle se tord de douleur sur le tapis, est un spectacle des plus affligeants. Winky pleure sur son petit maître déchu, son cœur se brise en apprenant qu'il a tué son père, et son désarroi vient résonner d'une étrange façon avec le choc et l'horreur d'apprendre que le garçon suppliant du procès est un criminel endurci. C'est la souffrance que Barty inflige à ceux qui l'ont le plus aimé – en l'occurrence, Winky, mais à travers Winky, la mère – qui nous paraît le crime le plus odieux, avant même les crimes pour lesquels la loi le condamnerait. Oui, l'espace d'une page, le fils Croupton nous fait horreur. Mais de quoi avons-nous horreur exactement ?

L'horreur devant un sort aussi cruel

Alors que le ministre de la Magie arrive pour interroger le suspect des événements du Tournoi des Trois Sorciers, le Détraqueur chargé de la protection du ministre se précipite sur le suspect – Junior – et lui inflige un baiser.

- Au moment même où ce... cette chose est entrée dans la pièce, hurla-t-elle en tremblant de la tête aux pieds, le doigt pointé sur Fudge, elle s'est précipitée sur Croupton et... et...
Harry sentit ses entrailles se glacer tandis que le professeur McGonagall essayait de trouver ses mots pour raconter ce qui s'était produit. Il n'avait pas besoin d'entendre la fin de sa phrase. Il savait déjà que le Détraqueur avait dû infliger à Barty Croupton son baiser fatal, aspirant son âme à travers sa bouche. C'était pire que la mort. {page 743}

La haine et la colère n'ont pas eu le temps de s'installer. A peine avons-nous intégré l'idée de sa culpabilité que nous apprenons la nouvelle de sa terrible fin.

L'horreur que ressent Harry à cette nouvelle est partagée par le lecteur. L'effroi et le choc que les personnages – et donc, le lecteur – ont pu éprouver en apprenant la culpabilité de ce terrible personnage est remplacée presque immédiatement par l'épouvante du sort qui lui a été infligé. Il a perdu son âme pour toujours ! Avec Harry, nous nous demandons : l'adolescent de la Pensine méritait-il ce châtiment terrible ?

Et nous sommes pris au piège à nouveau. Non seulement le « méchant » de l'histoire n'était pas celui que l'on croyait, non seulement celui qui inspirait de la pitié – sous l'apparence de Barty – ou de l'admiration – sous l’apparence de Maugrey – était le traître, mais en plus, et surtout, avec Winky, nous continuons à éprouver de la compassion pour lui alors même que nous le savons coupable. Nous le savons coupable, mais nous lui apportons toutes les circonstances atténuantes que l'auteur a savamment su nous faire intégrer.

Malheur à celui par qui...

On pourrait bien-sûr critiquer l'auteur pour nous faire prendre le parti du coupable. Ce serait oublier qu'à aucun moment les crimes commis par Junior ne sont justifiés dans le livre. La seule façon d'échapper à la tension générée par cette conclusion, c'est de dissocier les actes de la personne. Ce que nous pouvons haïr, ce n'est pas le criminel, c'est le mal qu'il a infligé aux autres et à lui-même. Comme l'écrit Sénèque dans De Ira III, « la plus grande punition du mal est de l'avoir fait ».

JKR n'écrit pas un thriller politique. Ses livres ont une dimension métaphysique. Ce sont des livres qui parlent de rédemption – et donc aussi de damnation. De sacrifice et d'égoïsme. De résurrection et d'immortalité. En chaque homme le bien et le mal se mêlent ; nous sommes responsables des choix que nous posons mais nous sommes aussi responsables des choix que d'autres posent à cause de notre influence. Nous sommes solidaires ; nous pouvons sauver notre prochain mais nous pouvons aussi le perdre.

Bartemius Croupton Senior a participé à la perte de son fils. Cela ne fait pas de son fils un saint, mais cela nous interdit de le haïr ou de le mépriser. Ce que nous pouvons haïr, c'est le mal causé, qui a provoqué la folie des uns, la mort physique des autres, et la mort spirituelle de son auteur. Mort qui a été causée par les choix de son entourage – son père, Voldemort, le ministre de la Magie – autant que par ses choix personnels que l'attitude de l'entourage a encouragés – sans pour autant qu'il n'aie eu aucune liberté. Mais à quel point cette lecture est-elle moralement juste ? L'auteur, nous présentant les faits dans un certain ordre et d'une certaine façon, ne nous aurait-elle pas induit en erreur ? Le fils Croupton est-il vraiment digne d'être aimé ?

Le procès de Barty Croupton Junior

C'est pour cela que je veux revenir, maintenant, sur l'examen des faits. Non plus les émotions et les leçons morales que nous en tirons, mais les preuves que l'histoire nous apporte. Car il y a deux histoires dans l'histoire : il y a l'histoire du lecteur, de sa lecture, de l'évolution de son esprit, des seuils qu'il franchit et des déplacements intellectuels et philosophiques qu'il opère – ce que je viens de retracer. Il y a aussi l'histoire en elle-même : les faits qui sont relatés, et qui peuvent être résumés, replacés dans leur ordre chronologique. Nous pouvons, dans tout roman, reprendre les éléments qui le composent pour les observer sous un angle différent et reconstituer l'histoire dans son ensemble. C'est ce à quoi je vais m'employer maintenant. Mesdames et messieurs les jurés, voici l'accusé, je suis l'avocat, et maintenant je vous prie, examinons les preuves ; vous serez maîtres ensuite de la sentence.

Le crime et ses circonstances

Barty Croupton Junior plaide coupable. S'il a nié au départ et clamé son innocence, il a fini par avouer, sous influence du veritaserum, avoir toujours été un proche collaborateur de Vous-Savez-Qui.

- J'ai eu envie de les attaquer pour les punir de leur déloyauté envers mon maître. {page 727}

Il se considère comme un serviteur fidèle, un des rares à n'avoir jamais trahi puisqu'un des rares à avoir cherché à retrouver son maître après sa chute, laissant ainsi entendre qu'il a bien participé à la torture de Franck et Alice Longdubat, crime pour lequel il a été jugé quatorze ans auparavant.

- Elle lui avait dit également que mon père me gardait prisonnier pour m'empêcher de chercher mon maître et de le rejoindre. Ainsi mon maître a su que j'étais resté son fidèle serviteur – peut-être le plus fidèle de tous. {page 728}

Nous plaidons l'immaturité au moment des faits

Néanmoins, je veux revenir sur les circonstances de ce premier crime – pour lequel sa culpabilité n'a jamais été prouvée d'ailleurs.

D'abord, son jeune âge. Tout laisse à penser qu'il était entré sous l'influence de Vous-Savez-Qui avant sa majorité, puisqu'il n'avait que 19 ans au moment où il fut arrêté. Il était devenu proche des plus proches partisans de Vous-savez-Qui, et cela demande du temps : Vous-Savez-Qui n'est pas précisément quelqu'un qui accorde facilement sa confiance. Et même s'il n'était pas encore, à l'époque, un intime de Vous-Savez-Qui ! Pensez-vous que Bellatrix Lestrange aurait accordé sa confiance au premier gamin venu ? 19 ans ! Et prêt à tout pour ramener son maître : il devait être tombé sous son influence depuis déjà plusieurs années. Nous n'aurons jamais la réponse, mais il serait faire preuve d'une vraie mauvaise foi de nier que Barty Croupton Junior souhaitait rejoindre les rangs des Mangemorts bien avant d'avoir quitté Poudlard.

Une deuxième chose que je voudrais mettre en avant, c'est l'attitude du garçon pendant son procès – si l'on peut appeler ça un procès. Le jeune hurlait son innocence – il mentait, dit-on maintenant. Mais à l'époque, il était à l'évidence terrorisé et n'assumait pas ses actes.

- Non ! Mère, non ! Je n'ai rien fait, je n'ai rien fait ! Je ne savais pas ! Ne m'envoie pas en prison ! Empêche-le ! {page 632}

Rien à voir avec cet homme déterminé et fier que nous avons vu des années plus tard revendiquer froidement le complot de la Coupe de Feu. Il faut croire qu'à cette époque, Barty Croupton Junior n'était pas encore aussi fanatisé ; pas endurci au point d'une Bellatrix Lestrange, pas encore, en tout cas. Le contraste entre ce gamin de 19 ans qui n'assume visiblement pas ses actes et Bellatrix Lestrange est d'ailleurs saisissant : comment peut-on condamner d'une même peine deux personnes aux réactions aussi différentes ?

- Le Seigneur des Ténèbres reviendra, Croupton ! Envoie-nous à Azkaban, nous attendrons ! Il se dressera à nouveau, il viendra nous chercher et nous récompensera plus que tous ses autres partisans ! Nous seuls lui avons été fidèles ! Nous seuls avons tenté de le retrouver ! {page 362}

Son jeune âge et un doute sur sa culpabilité aurait peut-être permis à un juré de nuancer la peine, s'il avait été jugé seul. Malheureusement, la présence de Mangemorts endurcis sur le banc des accusés l'a fait condamner à perpétuité. C'était une condamnation collective, donc sans nuance.

Un père indigne, une enfance malheureuse

Ce simulacre de procès, il le devait à son père, qui a une étrange manière d'aimer son fils. Ce sont les mots de Sirius même :

« L'affection paternelle de Croupton l'a tout juste conduit à assurer un procès à son fils mais, en fait, ce n'était qu'une occasion pour lui de montrer à quel point il haïssait ce garçon... Ensuite, il l'a envoyé droit à Azkaban. » {page 560}

Examinons donc, je vous prie, l'attitude de ce père pendant le procès.

- Je suis ton fils ! criait celui-ci à Croupton. Je suis ton fils !
- Non, tu n'es pas mon fils ! s'exclama Croupton, les yeux soudain exorbités. Je n'ai pas de fils ! {page 632}

« Je n'ai pas de fils », a-t-il hurlé – hurlé avec rage, et non pas murmuré d'un air anéanti – alors que sa femme, la mère de l'accusé, était en larme à ses côtés. Sirius Black témoigne encore :

« En apprenant sa mort, les gens ont commencé à éprouver de la sympathie pour le fils Croupton et se sont demandé comment un garçon si jeune, issu d'une bonne famille, avait pu s'écarter à ce point du droit chemin. Ils ont fini par conclure que le vrai responsable était son père qui ne l'avait jamais beaucoup aimé. » {page 561}

Comment un père peut-il ignorer que son fils de 19 ans fricote avec les Mangemorts ? D'autant plus, nous sommes d'accord là-dessus, que ces fréquentations ne devaient pas dater d'hier ! A vrai dire, d'après certains, le père ne voyait que peu son fils :

« Il aurait peut-être dû passer un peu plus de temps à s'occuper de sa famille. Il aurait mieux fait de quitter son bureau un peu plus tôt de temps en temps... Ça lui aurait permis de connaître son propre fils. » {page 559}

Rappelez-vous comment Harry s'est opposé à ce que Remus Lupin rejoigne leur petit gang de maquisard au début des Reliques de la Mort parce qu'il considère que les pères devraient rester avec leurs enfants, dans la mesure du possible. Une leçon que Bartemius Croupton Senior aurait pu entendre.

Mais le père, après avoir perdu la raison, l'avoue lui-même pendant son épisode de folie : les résultats scolaires de son fils étaient sa principale fierté.

« Oui, mon fils a obtenu douze BUSE. C'est très satisfaisant, en effet, merci, oui, c'est vrai, je ne vous cache pas que j'en éprouve une certaine fierté. » {page 590}

Ah, c'est sûr qu'il était brillant, le jeune Barty Junior ! Comment autrement pouvait-il se faire aimer de ce père, que tout le monde ici connaît pour être un homme sans compromis, sans compassion, attaché aux apparences, prêt à lutter contre l'ennemi en empruntant ses armes, convaincu que tous les moyens sont bons pourvu que la fin soit bonne. Mais ce n'est pas par dégoût pour le crime de son fils, qu'il ne lui a pas assuré un procès équitable. C'était par colère, à cause de l'opprobre que son fils faisait rejaillir sur lui, et pour laver tout soupçon qui aurait pu naître à son égard. Ce fils indigne lui a coûté la place de ministre de la magie. On comprend son ressentiment à l'égard du garçon...

- Est-ce que Croupton a essayé de faire sortir son fils de prison ? murmura Hermione.
Sirius eut un éclat de rire qui ressemblait plutôt à un aboiement.
- Croupton faire sortir son fils de prison ? Hermione, je croyais que tu avais compris qui était Croupton ! Tout ce qui pouvait menacer de ternir sa réputation devait disparaître. Il consacrait sa vie entière à son unique ambition : devenir ministre de la Magie. {page 560}

Voilà, le père avec qui ce garçon a grandi ! Un fasciste pour qui seules comptent les apparences – en tout cas, c'est l'image qu'il donne de lui-même. Pensez-vous un seul instant que les fascistes ne sont que dans un seul camp ? Rappelez-vous comment Harry s'est opposé à Rufus Scrimgeour alors que celui-ci gardait enfermé le jeune Stan Rocade, apparemment sous Imperius au moment des faits qui lui avaient été reprochés. Et pourquoi Harry était-il aussi attaché à la justice, y compris en situation de guerre ? Parce qu'il avait justement assisté au procès de Barty Croupton Junior. Il avait été témoin de la haine de ce père indigne. Ce père indigne ! Qui n'a pas un seul instant essayé de comprendre son fils, qui lui a retiré son amour aussitôt qu'il fut déçu...

Un adolescent manipulé par Vous-Savez-Qui

Si j'avais été Barty Croupton Junior, ce garçon redoutablement intelligent, mais aussi, par conséquent, sensible, peut-être un peu fragile, je n'aurais sans doute pas agit mieux. Devant un père pour qui l'Ordre est une obsession, j'aurais été fasciné par le désordre, l'anarchie, la rébellion. Sans doute en cachette, sans rien revendiquer, en présentant un visage d'adolescent trop parfait, trop obéissant, bref trop conscient que l'amour du père n'est pas inconditionnel. Cette affection qu'il me refuse, j'aurais été la chercher ailleurs.

Maintenant, je vais essayer de m'imaginer à la place de Vous-Savez-Qui – rassurez-vous je n'essaierais pas trop. Un adolescent de 15 à 17 ans, fasciné par l'interdit, vient me trouver. Il est le fils d'un de mes plus ardents ennemis. C'est sans doute à cause de son père que ce garçon m’intéresse, et je souhaite l'interroger moi-même. Par lui, je pourrais toucher le ministère. Il me dira alors tout ce que j'ai besoin de savoir pour le manipuler : car dans ses réponses, même si elles sont hésitantes au départ, il ne pourra pas me cacher son inquiétude, sa révolte, le manque d'affection dont il souffre. Si j'ignore l'amour, j'ai moi-même été déçu par mon père. Non que j'attendais de mon père un amour inconditionnel – j'en attendais plutôt un modèle de grandeur et de puissance – mais en tout cas j'analyse très bien la psychologie du garçon. Il me sera d'une facilité décevante de le manipuler, de l'attacher à moi, d'attiser ce sentiment latent de ne pas être aimé et de m'assurer ainsi de sa loyauté éternelle. Je n'aurais pour cela qu'à lui dire, tout simplement, que son père ne l'aime pas autant qu'il devrait, que j'ai moi-même été immensément déçu par mon père. C'est en tout cas ce que met en avant Barty Junior lui-même, lorsqu'il révèle son plan à Harry.

- Le Seigneur des Ténèbres et moi avons beaucoup de choses en commun, reprit-il. Nous avons été tous les deux déçus par nos pères... Très déçus. Et nous avons tous les deux subi le déshonneur de recevoir le même nom que ce père détesté. {page 718}

Je pourrais aussi raconter à cet adolescent en mal d'amour paternel que j'ai toujours rêvé d'avoir un fils comme lui – le genre de chose que je dis aisément pour m'attacher les cœurs. J'occuperais ainsi dans le cœur de l'adolescent la place que son père n'a pas prise.

N'oublions pas que Vous-Savez-Qui est un manipulateur né !

Voilà, l'objet de mon propos. Avec un Harry de 14 ans, qui comprend la haine des jurés contre les coupables de la torture de Franck et Alice Longdubat, mais prend aussi pitié du garçon mort si vite après son arrivée à Azkaban, je le proclame, le responsable, c'est Voldemort.

Tout était la faute de Voldemort, songea Harry, les yeux fixés sur le dais de son baldaquin, tout remontait toujours à lui... C'était lui qui avait déchiré toutes ces familles, lui qui avait détruit toutes ces vies... {page 644}

C'est aussi ce fasciste de père qui a renié son fils, au moment où il aurait dû en assumer la paternité. Car lorsque l'on grandit dans l'ombre d'un père fasciste, il n'est pas étonnant que l'on devienne un Mangemort. Malheur à celui par qui le scandale arrive !

N'avez-vous donc aucune pitié ?

Le procès et ses conséquences

Barty Croupton Junior n'est plus seulement accusé de la torture de Franck et Alice Longdubat. Il est aussi l'assassin de son père, le responsable de la mort d'un jeune de 17 ans, et surtout l'acteur du retour de Vous-Savez-Qui. Je n'ai pas l'intention de le nier, il a lui-même plaidé coupable.

Condamné par son père

Cette fois, 13 à 14 ans après sa première condamnation, il assume. Il n'essaie plus d'apitoyer, de mentir. Il ne peut pas, bien-sûr, puisqu'il est sous influence du veritaserum. Mais le veritaserum l'aurait-il empêché de montrer sa peur ? Sa peur d'Azkaban, ou des Détraqueurs ? Or il montre un tout autre visage : fier, déterminé, heureux d'avoir tout sacrifié. Que s'est-il passé dans l'intervalle ?

Dans l'intervalle, il a été condamné par son père. En condamnant son fils, Barty Croupton Senior a donné raison à Vous-Savez-Qui. Le garçon, qui aurait pu être sauvé si son père avait fait preuve d'un amour inconditionnel – non en lui épargnant la prison, ce qui n'aurait sans doute pas été possible ni souhaitable, mais en lui assurant un jugement équitable et en assumant ses propres responsabilités – le garçon n'a pas été sauvé. Il tombe certainement définitivement dans le camp de Vous-Savez-Qui, persuadé que seul son maître pouvait le comprendre, que seul son maître avait raison. Dans son désespoir, il a espéré un instant que son père pouvait pardonner. Comme il a dû se mépriser lui-même, dans les heures les plus sombres de son cachot, pour ce moment de faiblesse que jamais son maître n'aurait permis. Puisque c'était inutile. L'amour paternel est un mensonge, la filiation naturelle un fardeau inutile. Seule devrait compter dans nos vies la famille que l'on s'est choisie : c'est la leçon qu'il a reçue de Voldemort.

- Écoute-moi ça, voilà que je suis en train de revivre l'histoire de ma famille..., je deviens sentimental... mais regarde, Harry ! Ma véritable famille revient... {page 684}

Et dans sa prison, il renie, pour toujours, le soupçon d'espoir qu'il pouvait encore avoir en sa filiation naturelle.

Il tue son père. Cela aurait-il pu être évité ? Sans doute. Vous me direz que le meurtre est d'autant plus horrible que le père l'avait libéré d'Azkaban, prenant de grands risques personnels, et prouvant ainsi qu'il n'était pas le monstre qu'il paraissait. Mais c'était trop tard dans le cœur de son fils. Il n'analyse pas ce geste comme un acte de bonté envers lui-même : l'amour qu'il a refusé à son fils, il l'a gardé pour sa femme et n'a sauvé son fils que par amour... pour sa femme

- C'est ma mère qui m'a sauvé la vie, dit-il. Elle savait qu'elle allait bientôt mourir et elle a demandé à mon père, comme dernière faveur, de m'arracher de ma prison. Il l'aimait profondément. L'amour qu'il ne m'avait jamais donné, il l'éprouvait pour elle. Et il a fini par accepter. {page 723}

Alors, me direz-vous, Barty n'aurait-il pas pu trouver la rédemption dans l'amour de sa mère ?

L'amour d'une mère n'était pas assez

Mais l'amour qu'il pouvait avoir pour sa mère n'a servi qu'à faire gonfler la haine qu'il avait pour son père. Son père, bien qu'il a aimé sa femme, ne l'a pas aimée assez pour que cet amour rejaillisse sur leur fils. Il ne l'a pas aimée assez pour l'écouter au premier abord : lors du procès, cette femme apparaît comme effacée, soumise, alors même que son mari est indifférent à sa souffrance. Aimait-il au fond vraiment sa femme ? Il y avait un dysfonctionnement inhérent au couple Croupton. Lorsqu'un mari n'aime pas sa femme mais la domine, ce qui est l'apparence que donne leur couple lors du procès {pages 630 à 632}, alors tout acte d'obéissance et d'humilité de cette femme ne sera que la marque de l'esclavage et non d'un amour vrai. Car un esclave est-il libre d'aimer ? Esclave par sa soumission extrême devant un homme qui veut tout contrôler, mais esclave également de sa passion pour son fils. Passion qui la terrasse physiquement, et qui la pousse à commettre l'irréparable, permettre l'évasion de ce fils qu'elle ne peut pas penser coupable – alors que nous savons aujourd'hui que sa complicité est probable ! Voyez comme l'amour de la mère est aveugle. Mais l'amour sans la vérité...

Pris de remord, et parce qu'au fond, même s'il le montra trop tard, il aimait sa femme, Croupton père finit par accepter une entreprise risquée mais qui pourrait ne pas mettre en péril ce qui lui reste de réputation. Sa femme est mourante de toute façon. Mourante, peut-être car elle n'a pas supporté de savoir son fils à Azkaban. Aux yeux du fils, comment ne pas considérer que son père est responsable de la mort de sa mère ? Évadé d'Azkaban, il reste prisonnier de son père pendant des années. Prisonnier de l'homme qu'il hait. Mais au fond, n'en a-t-il pas toujours été prisonnier ? N'a-t-il pas essayé de se libérer de cette emprise, de ce désir inassouvi d'être aimé, en rejoignant Vous-Savez-Qui ? Il résiste, il se libère, il se sent libre à nouveau. Et c'est la scène de la Coupe du Monde : ce signal qu'il envoie, à tous ceux qui ont trahi, à tous les lâches qui ont échappé à la prison... {Voir le récit de Bartemius Croupton Junior, page 723 à 727}

Hypocrite ! Il chialait comme le môme qu'il était au procès. Bellatrix était belle et courageuse, mais lui, à l'époque, aurait renié le Seigneur des Ténèbres pour éviter Azkaban ! Seulement dans l'intervalle, il a eu le temps de se construire son petit mythe personnel, dans lequel il est le plus fidèle de tous, celui qui préférait la prison à la traîtrise. Ce n'est pas entièrement faux : son père a dû le maintenir de force à la maison, après l'avoir libéré, car il ne pensait plus qu'à rejoindre son maître... à retourner près de lui pour se mettre à son service {page 724}. Mais il se présente sous un jour légèrement différent... Car après avoir voulu séduire son père avec ses notes, il a été heureux de séduire son père par procuration, Vous-Savez-Qui, avec sa loyauté. Quitte pour cela à oublier certains événements, comme ses larmes et ses supplications au procès. Et il est si désireux d'être aimé qu'il ira jusqu'au bout : oubliée la peur, il est totalement fanatisé.

Et qu'est-ce qu'un fanatique si ce n'est quelqu'un qui a renoncé à être lui-même pour se confondre avec une cause ou une idole ? Barty a bien retenu la leçon de son père ; il n'est pas digne d'être aimé. Il a perdu son âme bien avant d'être embrassé par le Détraqueur.

Le baiser du Détraqueur

Après les tragiques événements de la Coupe de Feu, est-il au-delà de toute rédemption ? Il n'est pas Vous-Savez-Qui, hermétique à l'amour, puisqu'il désire encore être aimé. Il est persuadé d'être du bon côté, d'être dans le camp de l'amour. Car l'amour pour lui, c'est la loyauté, la franchise, la confiance qu'il a trouvé auprès du Seigneur des Ténèbres et surtout, que le Seigneur des Ténèbres lui réserve, à lui, préféré entre tous ! A ses yeux, nous sommes des lâches, égoïstes, sans pitié, sans compassion. Il est totalement aveuglé. Est-ce que quelque chose, un jour, aurait pu lui ouvrir les yeux ?

Nul ne peut dire. La liste des repentis est très longue dans les livres de JKR. On raconte que Grindelwald a éprouvé du remord, dans ses derniers jours. On sait même qu'il a tenté de résister à Vous-Savez-Qui{Les Reliques de la Mort}. Peut-être même était-ce dans un ultime acte d'amour. Peter Pettigrow, qui avait trahi ignominieusement James et Lily et laissé un innocent être condamné à sa place, est lui aussi mort en faisant un geste de compassion {Les Reliques de la Mort}. Drago Malefoy renonce à tuer Dumbledore {Le Prince de Sang-Mêlé}. Regulus Black change de camp et meurt en tentant d'abattre Voldemort {Les Reliques de la Mort}. Narcissa Malefoy trahit Voldemort en lui dissimulant que Harry est encore vivant {Les Reliques de la Mort}. Et surtout, pensez à Severus Rogue {Les Reliques de la Mort} ! Encore une fois, ne soyons donc pas trop prompt à dispenser mort et jugement, comme disait l'autre4.

Mais un petit ministre ridicule, lâche et aveugle, qui ne valait pas mieux que Barty Croupton Junior, a fait en sorte que ce garçon ne trouve jamais la rédemption, et que sa personne même disparaisse définitivement dans la haine et le désespoir. Barty Croupton Junior a reçu le baiser du Détraqueur. C'est une ironie sinistre, que l'on appelle baiser le geste par lequel un Détraqueur arrache l'âme de sa victime. Mais dans la vie de cet homme, les Détraqueurs étaient plus nombreux qu'on ne pense : le père qui aurait dû aimer inconditionnellement son fils, et qui a utilisé sa paternité pour le détruire ; le simulacre de père qui a perverti l'amour filial en utilisant son désir d'être aimé pour détruire le monde ; et pour finir, ultime injustice, c'est un baiser, geste d'amour, qui détruit irrémédiablement cette âme torturée.

Junior est simplement un exemple de ce qui peut arriver à quelqu'un qui n'a pas été aimé à temps, pas suffisamment, et pour qui la notion d'amour a été pervertie par quelqu'un de plus diabolique que lui. Malheur à celui par qui le scandale arrive.

N'avez-vous donc aucune pitié ?

Conclusion : le procès du film

J'ai écrit avec le souvenir de mes premières lectures ; j'avais alors 15 ans. Bien avant la sortie du film. Ce film nous en met certainement plein la vue et contrairement à beaucoup, je ne l'ai pas trouvé si mauvais techniquement. Mais les éléments choquants, ou qui pouvaient vraiment faire réfléchir, en ont été gommés. Il nous aurait fallu un Barty Junior que l'on pouvait aimer. Auquel on pouvait s'identifier. Que l'on aurait cru innocent jusqu'à la fin. Jusqu'à ce qu'il apparaisse tel qu'il est devenu, dément, fanatique, effrayant. Quitte à se passer de Winky, le réalisateur aurait dû nous permettre de voir Barty Croupton Senior tel qu'il nous est présenté dans le livre : obsédé par les apparences et les conventions, la réussite sociale, brisé par les événements de la vie mais des événements qu'il a lui-même provoqués. Le réalisateur n'aurait pas perdu une minute au montage en ajoutant, aux côtés de Senior, lors du procès dans la Pensine, une mère en larme, désespérée. Un Senior méprisant et accablant son fils, au lieu de cette loque écrasée par les événements. Il n'aurait pas perdu une minute en nous montrant un Junior, lors de son procès, suppliant et pathétique. Il n'aurait pas perdu une minute en émettant un doute sur la culpabilité réelle du garçon – il aurait pu faire passer le message par Dumbledore plutôt que par Sirius, si le temps lui manquait, même si l'effet aurait été moins puissant pour les raisons évoquées précédemment. L'apparence physique des acteurs (les nerds ont tous vu ce mème a face without freckles) n'a aucune espèce d'importance ; seul le jeu est en cause, et celui-ci dépend de l'interprétation choisie par le réalisateur. Quant à la révélation qui nous permet de connaître le visage du « traître » dès le départ, je le considère également négligeable, à moins de considérer qu'il n'est pas hérétique d'aller voir une adaptation cinématographique sans au préalable avoir lu le livre5.

Mais nombreux sont les enfants qui ne retiendront du livre que le film. C'est pourquoi il est aussi regrettable que le réalisateur soit passé à côté de cette dimension. Car sans les déplacements éthiques que l'auteur nous permet de faire, des déplacements discrets, presque inconscients, les Harry Potter perdent leur profondeur et une partie de leur intérêt. Ne reste qu'une histoire sympathique sur le courage et l'amitié, avec des éléments fantastiques, des dragons et des tours de magie. C'est déjà ça. Mais c'est dommage.

Et laissons le mot de la fin aux héros de tumblr, twitter, facebook et autres lieux de perditions :

« Let's take a moment to realize that Harry Potter fourth movie was the Doctor trying to end Twilight before it started »

Un Geek Anonyme

 


1 Théorie selon laquelle toute œuvre d'imagination touche plus ou moins personnellement chaque lecteur, selon sa vie, sa culture, ses lectures, etc.

2 Dans Romains 13, 2 ou dans 1 Corinthiens 11, 29.

3 Harry Potter et l'Ordre des Ténèbres, Mona Mikaël, Éditions Saint-Rémi (2007). A lire avec beaucoup d'humour.

4 Gandalf le Gris dans la Communauté de l'Anneau (Tolkien, Allen & Unwin, 1954)

5 "Je ne connais pas la moitié d'entre vous à moitié autant que je le voudrais; et j'aime moins que la moitié d'entre vous à moitié aussi bien que vous le méritez."

29/02/2016

X-Files : Grand Dossier - Introduction

i-want-to-believe.jpgUn pote veut vous faire voir cette série, comme quoi c'est la meilleure de tous les temps... Et ça y est, au bout de trois épisodes, vous êtes pommés. Il est vrai qu'il a voulu vous faire voir la nouvelle série. Et que vous n'avez pas envie de vous retaper les neuf premières saisons...

Et ben voilà, sur ce blog, il y a de quoi vous retrouver ! Dans ces vieux papiers enregistrés sur mon ordi depuis au moins 5 ans, et que je n'avais jamais ré-ouvert depuis. Bah, j'avais du temps à perdre à l'époque. Je vous présente le grand résumé de la mythologie d'X-Files en quelques fiches techniques.

Vous trouverez aussi deux ou trois articles d'ordre général, sur la légitimité d'utiliser X-Files pour étudier l'American Spirit, sur l'affaire Roswell ou encore la Science-Fiction. Juste en passant, pour se mettre dans le bain !!

 

Sommaire du dossier X-Files-Corbeille à papier :

Etudes 

American Spirit, à la recherche d'un vaccin contre l'anti-américanisme

L'affaire Roswell, les deux filons d'X-Files

La Science-Fiction, I want to believe !

Portraits

Fox Mulder

Dana Scully

L'homme à la cigarette

Skinner

Et d'autres...

Résumés des épisodes de la Mythologie

Les épisodes d'X-Files se divisent en deux catégories : les indépendants, qui peuvent être vus seuls, et les mythologiques, ceux qui appartiennent à la "mythologie d'X-Files" : une histoire qui se poursuit sur les 9 saisons. C'est cette histoire que nous allons résumer, épisode par épisode, saison par saison.

Saison 1

Saison 2

Saison 3

Saison 4

Saison 5

Saison 6

Saison 7

Publié dans Culture | Commentaires (0) |  Facebook | | | Isabelle

30/01/2016

Nous avons besoin d'un Docteur parce que nous avons besoin d'un père

Le Docteur, personnage principal de la série Doctor Who, a souvent été comparé à une figure paternelle. Cette lecture a toutefois très vite fait débat. Pourtant, notre relation avec lui (quand je dis notre, je veux dire celle des humains qu'il rencontre et par extension celle des spectateurs) est celle de jeunes gens avec un père - relation très œdipienne parfois, mais justement ce n'est pas contradictoire... Cela se vérifierait-il toujours ? Et si oui, cela pourrait-il expliquer le succès (relatif, mais succès quand même au RU depuis 53 ans) de Doctor Who ?

Alors, en vitesse, quelques pensées rapides pour ouvrir la réflexion. Attention, ces idées ne sont qu'un point de départ !

Celui qui coupe de la mère et ouvre au monde

Le Docteur est celui qui sépare de la Mère - en l'occurrence, la Terre. Il est celui qui arrache le terrien de sa petite vie tranquille, ennuyeuse, mais somme toute confortable, pour lui faire découvrir le vaste univers. La Terre est l'utérus dans lequel nous flottons... Le Docteur, protecteur de la Mère Terre, nous fait passer du statut d'enfant irresponsable et passif à celui d'acteur, d'égal. 

Le Tardis est un nom féminin (en fait, en français, on devrait même dire la Tardis). C'est en fait une extension de la Terre ; le vaisseau-mère à bord duquel le Père nous conduit... Le Tardis a pourtant une personnalité qui le fait souvent aller à l'encontre de la volonté du Docteur. Celui-ci apparaît souvent comme... le Papa qui veut faire le chef alors que c'est Maman qui prend la décision à son insu ! Ce petit conflit Docteur/Tardis a été un fil conducteur de la série, dès l'origine, et encore aujourd'hui.

Celui qui nous ouvre sur notre histoire et nos racines

Il n'ouvre pas seulement le terrien sur l'horizon galactique ; il lui permet de faire sienne ses propres racines par le voyage dans le temps. Il nous apprend quelle est notre identité. Il rend proche le passé, nous réconcilie avec notre histoire (flagrant par exemple avec 7 et Ace, ou 9 et Rose, 11 et Amy... dans le cadre de leur histoire familiale personnelle).

Cela ne concerne pas seulement le voyageur qui accompagne le Docteur, mais surtout le spectateur. D'abord avec les épisodes historiques très documentés et réalistes des années soixante ; cela se vérifie encore avec les épisodes semi-historiques qui ont suivi, à partir des années 80 (Shakespeare luttant contre de vraie sorcières par exemple, ou Charles Dickens et les fantômes...). Rencontrer des figures historiques quasi légendaires, Churchill, Van Gogh, Jean sans Terre, ou assister à la chute de Pompéi, au Blitz, mais dans un contexte où nous pouvons faire la différence, c'est devenir acteur de ce passé, c'est nous en rendre propriétaire. C'est nous faire rentrer dans une histoire qui nous dépasse et nous englobe...

Celui qui nous rend autonome et confiant

Le Docteur nous apprend - et après 50 ans c'est toujours aussi flagrant - à avoir confiance en nous-même, à tester nos propres forces. Avec lui, le terrien tombe ; mais il lui apprend aussi à se relever. Cela peut se faire dans la douleur et la révolte : pourquoi le Docteur ne peut-il pas tout arranger ? Pourquoi nous laisse-t-il parfois sans défense, sans conseil, à devoir prendre nous-même une décision qui semble au-dessus de nos forces ?

Pourquoi ne peut-il toujours empêcher la mort ? Les Docteurs 1, 5, 6, 10, 11 et 12 (et j'en oublie sans doute) se sont un jour ou l'autre trouvé démunis face à la mort de leurs amis. Le Docteur ne peut pas protéger, et il doit apprendre à renoncer.

Ce sont tous ces compagnons qui ont affronté leur destin en renonçant à la protection du Docteur, parfois en lui désobéissant. Comme l'enfant devenu adulte qui décide de voler de ses propres ailes. C'est Jo Grant qui s'en va, Turlough qui affronte son destin, Susan qui reste derrière. 

"Just go forward in all your beliefs and prove to me that I am not mistaken in mine. Goodbye, Susan. Goodbye, my dear." (1)

"Let me tell you what I see : humans. Brilliant humans! Humans who can travel all the way across space, lfying in a tiny little rocket, right into the orbit of a black hole,  just for the sake of discovery, that's amazing! do you hear me ? Amazing ! All of you..." (10)

Au long des âges et des régénérations, le Docteur a souvent expliqué aux humains qu'ils pouvaient compter sur leurs propres forces. Qu'ils n'avaient pas forcément besoin de lui pour s'en sortir... S'ils montraient le meilleur de l'humanité.

Constater les limites et l'impuissance du père...

Et il y a des séparations dramatiques : la mort d'Adric, le terrible destin de Donna Noble.

Le Docteur n'est pas parfait. Il "gère" (ce moment délicieux de l'épisode où il arrange les ficelles au dernier moment, sur une musique épique de Murray Gold). Mais parfois au contraire c'est le choc, l'incompréhension finale... Celui qu'on admire tant, qu'on adule, et qui un jour nous déçoit. Ce jour où nous découvrons que malgré ses deux cœurs, il est finalement plus humain que nous pensions... C'est alors qu'un enfant (et de nos jours, on est enfant très tard) devient adulte. Le jour où il réalise que même son père, avec qui il a vécu tant d'aventure, n'est pas infaillible. Qu'il est au contraire faible, pas toujours bon, pas toujours juste, pas toujours intelligent. Qu'il peut avoir peur, être dépassé, impuissant. Et que parfois même notre père a besoin d'être sauvé. C'est Rose ou Clara revenant sur leur pas alors que le Docteur les avait renvoyées pour leur propre salut...

Une question vieille comme le monde

Alors nous sommes prêt à prendre la suite. Mais cela nous poursuit toujours... La question du Père est vieille comme le monde. Je ne partirais pas en délire théologique, mais le succès des religions chrétiennes s'explique sûrement par cette vision de Dieu comme Père par excellence. Ça ne va pas s'arrêter demain.

Notons que le Père, dans le subconscient humain, est une figure masculine. Je ne dis pas que certaines femmes n'ont pas été amenées à endosser ce rôle : et heureusement, on peut trouver des substituts. D'ailleurs, aucun père ne jouant parfaitement son rôle, nous passons notre temps à trouver des substituts, sans pour autant que l'image enregistrée par notre subconscient n'évolue.

A l'heure où nos sociétés ont consciencieusement détruit toutes les figures de paternité, j'ai parfois l'impression que nous n'avons jamais eu autant besoin de retrouver cette figure de Père. Papaoutai, comme disait l'autre. Père pour nous même, pour nos enfants, voire pour nos parents. Un père qui élève, qui pousse dehors, et qui nous laisse un jour. Un père qu'on veut admirer, insulter, soutenir et dépasser. Une fois de plus, les prisonniers que nous sommes trouvent une libération dans le Conte de Fée (Evasion, Recouvrement, Consolation... je ne citerais pas Tolkien plus loin mais ceux qui savent auront compris l'idée).

Nous avons besoin d'un Docteur

Doctor Who continuera d'avoir un succès (chez ceux qui ne sont pas allergiques à l'humour british bien-sûr) tant que le Docteur continuera d'endosser ce rôle.

Aussi, quand certains parlent de mettre un Docteur femme, cela me fait doucement rigoler. Il en était déjà question dans les années 80, pour plaire à nos rêves féministes. Désormais c'est pour satisfaire un autre fantasme ; celui qui consiste à penser qu'être homme ou femme n'est qu'une enveloppe physique et n'a qu'un impact relatif sur le rôle que nous tenons dans la société. Je ne dis pas que tout est faux... 

Mais je fais le pari que s'ils cèdent à la mode, la série va dans le mur parce que ce serait détruire le ressort psychologique au fondement du succès de la série. Et ça ne me ferait pas du tout plaisir de constater que j'ai eu raison.

S'il y a des psys geeks qui veulent apporter leur pierre à l'édifice, je serais heureuse de continuer à réfléchir sur ce thème à plusieurs !

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23/01/2016

La Légende des Glaces (!)

      Salut  à vous, braves et fidèles lecteur de ce blog ! Je me présente : mon nom est (aux dernières nouvelles) Mayeul, dit «le Suprême». En ce jour, profitant d'une minute d’inattention chez l'auteur de ce blog, je prends le contrôle de cet endroit le temps d'une note (vous allez enfin avoir un contenu plus où moins potable).

     La Légende des Glaces est un projet qui me tient un cœur depuis une bonne année et demi. Basiquement, cette chose (je ne vois pas d'autre nom pour désigner cela) était censé être une courte nouvelle de 5 ou 6 chapitres... Aujourd'hui, je sens plutôt venir le monstre de trente chapitres. L'idée en est venue en admirant une énième fois le paysage du lieu de mes vacances (qui se trouve être, par un étrange hasard, le même que pour le responsable de ces pages...), c'est à dire une vallée de la noble province du Tyrol (Autriche).

     Pour vous introduire dans l'univers, ce récit traite de scouts, de voyage dans le temps (impliquant des noms compliqués de physiciens russes, comme Novikov...), de l'age de bronze, d'une maléfique puissance extra-terrestre et enfin du Tyrol (et de la montagne en général).

     Sur ce, voyant le noble administrateur de cette poubellecorbeille revenir d'un pas alerte, je me dépêche de conclure, en vous laissant avec le premier chapitre de la Légende des Glaces :

 

Chapitre 1 : Le portail

      Une petite vallée encaissée et boisée, entouré de sommets dégarnis, rocailleux et enneigés pour la plupart. Encore embrumée dans le matin tout gazouillant. Toutefois, on entend une légère altercation…
      - A gauche, je te dis ! Maintenant il faut qu’on monte.
     - Mais t’as pas vu ce chemin improbable, on va se retrouver perdus en pleine forêt. J’ai pas envie de passer l’été à essayer de survivre dans un coin perdu.
      - C’est clairement là, le col est juste dans la vallée au dessus, regarde un peu la carte.
      - Mais le village est indiqué par là !
      - C’est normal, nous on y va en passant par ce col.
      - Explique-moi l’utilité de monter pour redescendre…
      - Parait-il, cette vallée est splendide.
      - Boah, ici toutes les vallées se ressemblent.
      - Tu n’a aucune poésie.


      Un groupe de plus où moins sept jeunes de plus où moins 17 à 12 ans, à l’habillement étrange, beige, incluant un splendide chapeau de type communément appelé quatre-bosses hésite sur un chemin forestier au niveau d’un embranchement. Ils semblent divisés environ en deux partis, chacune semblant opter pour une direction.
Dans le camp du sentier sinueux et rocailleux serpentant dans la forêt, apparemment dans la bonne direction : Harold, ainé, chef du groupe même s’il n’en a pas forcément le physique (soyons francs, il est petit), commence à s’énerver sous son scalp bouclé. Aymeric, 15 ans, maigrichon, binoclard et cheveux en pétards, interroge la carte, n’hésitant pas à utiliser la torture pour arracher des informations à ce pauvre instrument, et questionne également la boussole, sait on jamais, boussole qui hésite entre deux directions opposées pour situer le nord (tient, elle commence se faire vieille). Célestin, 16 ans, blond et pâle porte actuellement ce qui devra faire office de déjeuner au pittoresque ensemble, ce qui donne toute une légitimité.
Prenant parti pour rester sur le large et rassurant chemin, Christian, fidèle second du Chef, soutient les trois plus jeunes de la patrouille : Thibault, 14 ans cuisinier de la bande, aimant préparer la nourriture et surtout l’ingurgiter. Pierre-Lou, 13 ans, estime que s’ils prennent le chemin de gauche, ils vont monter, et ça va être fatiguant (oui, il est parfois surnommé Perspicace-Boy, en raison de sa capacité à prononcer des évidences), et enfin, Bernard, un minuscule bonhomme de 12 ans, dérogeant à la règle du réglementaire 4-bosses, mais portant un splendide bob, dont il ne se sépare jamais, ce qui lui vaut le délicieux surnom de 1-bosse, ou même de BobMan.
Au final, le camp du sentier sinueux, disposant du seul maitre à bord après Dieu, du topographe officiel et de la nourriture, finit par l’emporter et notre charmant groupe commence à grimper le sentier dans la forêt, le long du Treppebach, petit torrent coulant au fond de la Treppetal, depuis le glacier de Treppeferner, que domine le Treppejoch, son objectif actuel. Le C.P. (chef de patrouille), marche en tête, porteur d’un fanion bleu ciel aux bordures brunes. Sur un coté, il porte un chamois brun, et sur l’autre face, est inscrit « vers les hauteurs ». J’imagine que vous l’avez compris, il s’agit bel et bien d’une authentique patrouille scoute, en exploration dans la vallée tyrolienne de l’Ölztal.

      Cette charmante patrouille du Chamois, puisque Chamois il y a, atteint la limite des arbres et débouche sur une vallée glacière. La végétation devient rase. Le fond de la vallée est plat et le torrent se divise en de nombreux bras pour former un terrain marécageux. Dominant le tout, à l’altitude où la végétation n’est plus qu’un souvenir, une grande masse blanche remplit toute la vallée. Harold ne peut s’empêcher de dire :
      -Je vous l’avais bien dis, voilà le glacier ! Nous devrons le contourner par la droite pour monter vers le col.
      - C’est haut, on ne pourra jamais monter ça ! s’exclame Pierre-Lou.
      - On pourrait peut-être déjeuner ici ? émet Thibault
      - Non, on devrait monter encore quelques centaines de mètres… réplique Aymeric, faisant encore parler la carte.
      C’est aussitôt un véritable déchaînement…
      - On est crevés !
      - Vous allez nous tuer, à nous faire marcher comme des forcenés !
      - C’est facile pour vous, les grands !
      Le club des trois petits exige de faire la pause déjeuner ici et maintenant, sous l’œil amusé des « grands ».
      - Nous avons les moyens de vous faire marcher ! s’exclama Célestin.
      - Passe-moi le déjeuner, Célestin. dit Christian avec sourire en coin.
      Comprenant ses plans, Harold ne peut s’empêcher de dire :
      - Oh non, pas ça !
      Prenant le déjeuner, Christian se met à courir en gueulant :
      - Personne ne peut rattraper un Noir qui court !
      J’avais peut-être oublié de mentionner, laissant au principal intéressé le soin d’y procéder, que Christian est de couleur… chocolat, comme aime souvent le remarquer Thibault, avec une lueur gourmande dans l’œil (comme quoi, les cannibales ne sont pas toujours ceux qu’on croit).
Trois cent mètres plus haut et un peu après ce départ foudroyant, notre patrouille arrive exténuée au sommet du splendide rocher où Christian est en train de déballer la nourriture.
Bernard a l’air de vouloir entamer une protestation indignée mais, étant à moitié en train de cracher tripes et poumons, sa tentative n’obtient pas l’effet escompté et il finit par se laisser tomber sur le dos.
Avec un air narquois, Christian leur lance à tous :
      - Eh bien, vous voyez, ce n’était pas si dur que ça, c’était même très facile !
      Six regards noirs lui font comprendre qu’il vaut mieux faire profil bas dans ce genre de situation.
Pendant le déjeuner, acheté dans le petit village près duquel leur troupe campe, Célestin demande à Harold :
      - On dort où ce soir ?
      - A Bretzelthai, juste de l’autre coté du col, si on arrive assez tôt, il y aurait un truc assez intéressant à visiter, Ölzi-dorf : une reconstitution d’un village de l’âge de bronze. On devrait y arriver dans combien de temps, Aymeric ?
      - Si tout va bien, vers 17 heures, lui répond l’intéressé.
      - Ce truc de l’âge de bronze, c’est parce qu’on a retrouvé il y a une vingtaine d’année un cadavre d’époque surgelé dans un col du haut de la vallée, parfaitement conservé.
      - BRRRrrrr, ça fait froid dans le dos ton truc, lui répond Célestin.
      Aymeric, sortant la boussole dit :
      - Elle a fait son temps, elle : regardez, elle indique carrément le glacier. A moins qu’on soit dans la mauvaise vallée, elle donne l’opposé de ce qu’elle devrait.
      - Eh bien, on saura qu’il faut inverser les résultats…


* * *


      Le groupe commence à prendre de l’altitude, et domine légèrement le glacier. Christian dit calmement :
      - Il commence à faire froid. Ma constitution biologique n’est pas adaptée aux grands froids.
      -Tu gagnes un point Godwin, grâce à tes propos auto-racistes dans une motivation trollesque! s’exclame Aymeric.
      Le sentier particulièrement rocailleux est par endroits recouverts de névés. Ils auraient bien du mal à se repérer sans les marques rouges et blanches balisant le chemin. Sous leurs pieds, s’étend la masse du glacier, et on voit, à son sommet, le col. Aymeric s’arrête souvent pour regarder le glacier, comme fasciné.
Au sortir d’un névé, Bernard essaye de passer avec difficulté une haute marche. Célestin se retourne alors, et d’un ton particulièrement louche, lui déclame :
      - Viens par ici mon petit Bob, j’ai des bonbons pour toi dans ma poche.
      Pris d’un instinct de survie légitime, Bernard recule soudainement, et ce faisant, se casse la tronche dans le névé, pousse un long cri, et finit sa course sur le glacier.
La suite est un peu confuse. Selon toute évidence, Célestin essaie de rattraper Bernard, tombe avec lui, accroche au passage Pierre-Lou, qui lui tient compagnie dans sa chute, tandis que Thibaut, en voulant éviter de les rejoindre fait un pas de travers, ce qui a l’effet inverse de celui escompté, tombe sur Aymeric et le tire de ses rêveries, à temps pour lui permettre de se métamorphoser en luge sur laquelle Thibaut dévale à son tour la pente.
      Heureusement pour eux, une couche épaisse de neige, accumulée sur des mois, leur sert de matelas. Ils en sont à se relever un peu contusionnés quand Harold arrive prudemment, répétant en boucle :
      - Ah quels maladroits, ah quels galériens !
      Suivi de près par un Christian hilare, s’amusant à glisser sur la neige. En arrivant, le digne chef de patrouille leur demande :
      - Vous n’avez rien ?
      Ce à quoi PerspicaceBoy, entrant en action, répond :
      - Ouais, ça va, mais on est tombé.
      - Oui, j’avais cru remarquer.
      - C’était quand même une chorégraphie assez bien exécutée que vous nous avez offerte, là haut. L’enchainement était parfait.
      Pendant ce temps là, Aymeric sort sa boussole de sa poche, il l’observe comme s’il ne l’avait jamais vu.             Célestin lui lance, d’un ton sarcastique :
      - Je ne crois pas qu’on a besoin d’une boussole pour savoir où se trouve le chemin…
      Aymeric l’ignore superbement, et apparemment, remonter sur le chemin n’est pas son objectif immédiat, car il se met soudain à marcher à grandes enjambées, dans la direction opposée à celle du sentier. Célestin voit cela d’un regard intrigué, puis il ne le voit plus du tout :
      - Euuh, Harold, je crois qu’on a un problème…
      - Quoi donc ?
      - Aymeric vient de disparaitre juste sous mes yeux.
      - Hein !? Mais ce n’est pas vrai !
      - Il était juste là quand ça s’est produit…
      Tous se rendent sur les lieux du phénomène. Ils y découvrent une explication logique à la chose : un splendide trou en forme d’Aymeric révèle, au travers de la couche de neige, un passage vers…
      - Oh purée, une crevasse !
      - Il est tombé dedans… ne peut s’empêcher de dire Pierre-Lou.
      - Ah, quel maladroit ! ajoute Thibault.
      - Oh toi, n’en rajoutes pas une couche, lui réplique Harold.
      C’est alors que la voie lointaine et déformée d’Aymeric parvient à leurs oreilles :
      - Les gars ?! Vous êtes là ?
      - Oui on est là !
      - Tu vas bien ?
      - Ouais, mais je crois qu’il faudrait que vous me rejoignez, c’est assez intéressant…
      - T’es vraiment sur ?
      - Ne vous inquiétez pas, je vois un passage pour remonter facilement…
      Tous alors descendent les uns après les autres, intrigués. Au fond de la crevasse, c’est un merveilleux spectacle, ils découvrent une véritable cathédrale de glace, sculptée par le temps, et éclairée au travers de quelque faille… Au centre de cet endroit, trône un imposant portail de pierre. Un portail apparemment sans raison d’être, sans muraille, sans porte. A son pied, ils retrouvent Aymeric. Celui-ci marmonne…
      - Incroyable, tout concorde… Ah ! Vous êtes enfin là vous ! S’apercevant enfin de leur présence.
      - C’est quoi ce portail ?
      - Je ne sais pas vraiment, il y a des inscriptions dessus…
      En effet, l’arche de pierre est recouverte de runes :



      - Wtf ! C’est quoi ce truc ?
      Etrangement, toute la patrouille semble fortement attirée par le portail… Voilà Harold qui le traverse, et tous les autres le suivent, les uns après les autres, intimidés, pourtant ce portail ne semble rien avoir d’étrange… Aymeric hésite, mais, prenant sa respiration, il va à la suite des autres. L’aiguille de la boussole fait un demi-tour sur elle-même, indiquant fixement l’arche. Il se retourne. L’air, au niveau du portail, se trouble, puis redevient calme… Il murmure :
      - Bon là ça commence à devenir bizarre. N’inquiétons pas les autres…
      - Tu avais vu un passage ?
      - Yep, ça remonte par là en pente douce…
      Notre charmante patrouille s’engage alors dans une caverne sombre, où s’entendent de sinistres craquements, donnant l’impression d’un glacier vivant… Après de nombreux dérapages collectifs et incontrôlés, voila que le passage est obstrué par une épaisse couche de neige. Après que Bernard ait eu l’idée d’enfoncer son doigt dans la voute blanche, tous eurent l’occasion d’admirer le ciel bleu juste au dessus d’eux, ainsi que de profiter du rafraichissant manteau blanc dont ils furent recouverts… Ils apprécièrent assez peu la deuxième opportunité :
      - Mais tu n’es pas malade ? A cause de toi, on va risquer l’hypothermie…
      - Et on ne va jamais nous retrouver !
      - Rooah ! Ca va, si on peut plus s’amuser un peu…
      - Les gars ?
      - Oui ?
      - Je crois qu’on a un autre problème pour le moment : on doit retrouver le sentier si on veut arriver à       l’heure à Bretzelthai, et on a un obstacle… de taille.
      Effectivement, les flancs rocailleux de la vallée, où passait le sentier, sont recouverts d’une épaisse couche de neige, nivelant chaque rocher, chaque aspérité…
      - What ? Comment il a pu neiger ? On est resté 20 minutes en bas tout au plus. Il faisait grand beau temps, et apparemment ça n’a pas changé…
      - Comment on va faire pour retrouver le sentier maintenant ?
      - On ne pourra jamais passer le col.
      Sentant le désespoir monter dans sa patrouille, Harold commença à rétablir l’ordre :
      - On n’a plus le choix, Bretzelthai est le village le plus proche, et pour y aller, il faudra passer ce col, d’ailleurs… on est plus haut que là où on était avant… vraiment, beaucoup plus haut… c’est plutôt étrange…
      - Un problème à la fois, reprit Aymeric, pour l’instant on doit réussir à atteindre ce maudit col comme on peut…


* * *


      La patrouille peine dans la neige, s’enfonçant profondément… sauf Bernard qui tout léger, parvient à se mouvoir assez facilement…
      - Je vous attendrais à Bretzelthai… Je crois que j’aurais le temps de trouver un lieu pour dormir, et de manger une bonne demi-douzaine de saucisses…
      - J’ai les pieds gelés, gémit un Thibault congelé malgré sa petite couche de graisse protectrice…
      - Courage, le col est juste au dessus, lui lance Aymeric, d’ailleurs, je crois que Bob y est déjà.
      Effectivement, Bernard debout entre les deux vallées, regarde de l’autre coté du col, d’un air absent. Il interpelle les autres :
      - Euuh, Aymeric ?!
      - Voui ?
      - Ton Bretzelthai, il est censé être juste en dessous, non ?
      - Normalement, oui…
      - Et il est censé ressembler à quoi ?
      - Je ne sais pas, moi, à un village tyrolien… Quelques fermes une église, des chalets, lui répond un Aymeric intrigué, pourquoi ?
      - Parce que c’est pas du tout ce à quoi ressemble le village que je vois…
      En effet, toute la patrouille peut maintenant admirer un village traversé par un torrent, constitué de quelques cabanes, aux murs fait de rondins, d’entrelacs de branches recouverts de torchis, et aux toits de chaume… Donc pas vraiment un village typiquement tyrolien du XXIème siècle.
Mais en soi, ce n’est pas ce village qui interpelle le plus notre patrouille du chamois.
Ce serait plutôt le vol de dragons aux écailles flamboyantes, qui remontent majestueusement la vallée, tous sellés bridés, chevauchés par des hommes…
Vraiment pas du tout typiquement tyrolien.

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15/01/2016

Minute geek : Wikipedia fête ses 15 ans

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Créée par Jimmy Wales et Larry Sanger le 15 janvier 2001, l'encyclopédie en ligne la plus connue du monde n'a cessé en 15 ans d'étendre son réseau à travers le monde. En 2014, c'est le sixième site le plus fréquenté.

N'importe qui peut s'y inscrire pour créer et modifier des articles : ceux-ci, néanmoins, sont soumis à des critères extrêmement stricts et la relecture des plus anciens membres est généralement sans indulgence, comme le Ministère de l'Intérieur vient de l'apprendre.

Pour plus d'info, je vous encourage vivement à consulter... la page wikipédia.

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