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05/08/2011

La Semaine Sainte (10/10)

Premier chapitre
Chapitre deux
Chapitre trois
Chapitre quatre
Chapitre cinq
Chapitre six
Chapitre sept
Chapitre huit
Chapitre neuf

Comme une flamme légère dans une cathédrale, un filet d'encens vient planer au-dessus des têtes baissées, joyeux, révélant un rayon de la lumière du soleil à travers un vitrail... et il monte, il monte, il monte maintenant, blanc et léger, et il danse en montant, sans honte aucune, alors que tous se sont agenouillés... Libre et heureux, sans entrave, se donnant tout entier à son Créateur. Ce n'est pas un miserere ; c'est un alléluia. Car je le crois, Bachar est ressuscité, comme avant lui le Christ est ressuscité, alléluia, alléluia !

Dimanche de Pâques. Alléluia, alléluia, le Christ est ressuscité ! La semaine sainte est venue, la semaine sainte est passée. La haine est restée. Mais il y a comme un brin d'herbe qui renaît dans le désert de son cœur. Et ce brin pousse, nourrit par l'étrange souvenir de ces jeunes gens qui sont venus le voir à l'hôpital, après son accident. Car il n'arrive pas à y songer autrement que comme un accident. Il n'a pas voulu mourir. Est-ce qu'il a vraiment voulu tuer, d'ailleurs ? Oui, il le voulait, de tout son cœur. Il détestait le prêtre. Il les déteste tous. Il faut bien que quelqu'un paie... Il fallait bien que quelqu'un meurt ! Et pourtant, les mots du jeune homme étaient comme l'eau bouillonnante d'un torrent de montagne, descendant de ces lacs lointains entourés par les glaces, pour désaltérer la terre sèche de l'été. « Il est mort en te pardonnant. Je ne sais pas pour quel coupable il payait, mais à nous au moins, tu peux dire la vérité. Parce que nous te pardonnons aussi. Mais nous ne te croirons jamais... »

Parfois il a serré les dents : le prêtre n'a rien empêché. Pire encore, il est parti, il a déserté. Il n'est pas différent de tous ceux dont on a parlé. A quoi s'attendre d'autre, aussi, quand on voit ce que cette espèce peut produire ?

Et puis d'autres jours, il prenait sa tête entre ses mains. Lui-même, qu'a-t-il fait ? S'il avait parlé à l'époque... Il aurait suffit d'un mot... Les adultes ne peuvent parfois tout deviner. Devait-il empêcher ces jeunes de croire en quelqu'un au prétexte que lui ne croyait plus en personne ? Et s'il voulait être entendu, une fois, dans sa pauvre existence, ne devait-il pas essayer de dire... ?

Une fois, dans sa pauvre existence...

Et finalement, dans un de ces moments de faiblesse, il a écrit cette lettre ; et elle était partie avant qu'il aie eu le temps de changer d'avis.

*

Elle court. Elle franchit les flaques d'eau d'une enjambée, elle grille les feux, se faufile entre les voitures, dans la matinée radieuse qui chasse les nuages de la semaine. L'orage a éclaté, l'orage est passé. Son sac en bandoulière lui bat les jambes. Elle n'a pas même pris le temps d'enfiler une veste en sortant... Les mots dansent devant ses yeux :

« Peut-être qu'il n'était pas au courant... »

Elle manque s'étaler en montant un escalier encaissé entre deux maisons, saute par-dessus une crotte de chien, se raccroche à un grillage, reprend son souffle.

« Après tout, je ne lui ai jamais rien dit ».

Elle lève les yeux au ciel et sourit en voyant les nuages s'éloigner. Un frisson de vent fait tomber des gouttes des feuilles... Elle reprend sa course, sans s'arrêter, elle traverse sans regarder, évite un vélo de justesse.

« Peut-être qu'ils l'ont renvoyé pour que je ne lui parle pas... »

Elle arrive dans sa rue, elle remarque que la voiture est encore là : il n'est pas encore parti ! Elle a presque envie de chanter. Elle appuie frénétiquement sur la sonnette...

« Ça me semblait juste que ce soit un prêtre qui paie, surtout lui qui aurait pu... »

Des pas se rapproche dans le couloir, on tourne une clé.

« Mais pour vous, et à cause de ce que vous m'avez dit, je veux bien l'écrire. »

Erwan est sur le pas de sa porte, surpris mais heureux.

« Il ne m'a jamais touché. Je ne lui en ai même jamais parlé... »

Il n'a pas le temps de saluer que déjà Sophie lui a saisi le bras et lui tend la lettre.

A son tour, il la lit, et c'est comme si le poids de la semaine disparaissait soudain, et son souffle est plus léger, et la température est plus chaude, et le printemps est soudain plus présent.

« Je sais, ça peut sembler injuste, mais il fallait bien que quelqu'un paie, vous comprenez ? Et l'autre était mort, l'autre était hors d'atteinte... Il fallait que le sang coule en réparation. »

- Je le savais... On le savait ! Le coupable, c'est l'autre, le prof... Trucmachin !
- Trindemart... Oui, on le savait... Mais c'est écrit ! Tout le monde le saura !

Erwan s'est mit à rire, goguenard, et a retiré la main que Sophie avait oublié sur son bras.
- Tu crois vraiment que le monde a quelque chose à en faire ?
La jeune fille reprend son souffle et se calme. Pourquoi faut-il qu'il gâche toujours tout ? Mais Erwan la secoue gentiment :
- Nous serons au courant, et nous pourrons informer tout ceux que ça intéresse. Ne t'inquiètes pas... D'ailleurs, je vais commencer par appeler Christian Barrier, l'avocat de Yohan. Mais contre la mauvaise foi, il n'y a rien à tenter. Ce n'est pas grave... Il en a toujours été ainsi. Tu veux rentrer un instant ?

-
A quelle heure est ton vol ?
-
Je pars pour l'aéroport dans dix minutes, mais je suis prêt. J'ai vu Jean et les jumeaux ce matin, et j'étais déçu de ne pas t'avoir dit au revoir... Alors, tu rentres ?

La chambre d'Erwan est presque vide. Plus qu'un lit sans draps, un bureau sans feuilles, une étagère sans livres. Sophie ne sait plus quoi dire à présent, l'angoisse l'étreint de nouveau, et une étrange tristesse qui n'est pas de mise. Le printemps n'est-il pas revenu ? Erwan descend son dernier sac, le glisse dans le coffre. Sa maman est déjà au volant, et sourit avec nostalgie à Sophie.
-
On ne vous a pas beaucoup vu, cet hiver...
Elle ne sait pas quoi répondre. Erwan est sur le point de monter, à son tour. Allons, il ne part que pour deux mois, ce n'est pas si long, et Rome ce n'est pas si loin...

-
Merci... Pour la lettre.
Elle hoche la tête, incapable de réaliser ce qu'il vient de dire, ce qui se passe. Un combat inédit se joue dans son âme, quelque chose qui grandit en elle, qui lui prend la gorge, lui fixe son regard, et un poing d'acier sert soudain son cœur à le faire saigner. Le feu qui couvait sous la braise a soudain saisi une brindille, et pendant une minute, on pourrait croire que le vent va l'éteindre à nouveau. Erwan l'observe un instant, renonce à obtenir plus qu'un vague hochement de tête. Son oncle et ses idées ! Il pose sa veste dans la voiture, s'apprête à s'asseoir.

Il s'en va.

Et au moment de claquer la portière, elle le rappelle. Il sort, nonchalant, et lui demande dans un sourire :
-
Tu as oublié quelque chose ?
Elle ouvre la bouche, paniquée, et soudain la flamme atteint l'arbre, et le bois part tout à coup dans un grand craquement, et malgré cette fumée qui fait pleurer les yeux, la nuit s'éclaire soudain, enfin, et les ombres reculent. Et malgré la douleur fraîche éclose en son cœur, c'est presque en souriant qu'elle demande à son tour :

- Quand te reverrais-je ?

*

Un jour, dans quelques années d'études, de labeurs et de luttes, Jean recevra une lettre d'affectation qui le laissera songeur et silencieux. Son regard couleur du ciel d'altitude glissera par une fenêtre, plus rêveur, mais plein de joie et d'humour, vers la colline de la Tisse ou sourit Notre Dame. Alors il prendra son téléphone, et Erwan parlera à son tour à son oncle.

Et le Comte, sentant ses forces décliner, ouvrira les portes du Domaine à Sophie et Erwan, ainsi qu'il avait toujours pensé le faire. Ils hériteront du château, du parc, et de la petite chapelle cachée au fond, entre les roses et les lauriers.

Ce jour là, ils monteront à Notre Dame de la Tisse, et le vieux baroudeur les rassemblera tous dans la sacristie. Le prêtre et le couple, les amis d'autrefois, les enfants de Dieu. Il ouvrira pour eux la porte du placard, et dévoilera à nouveau l'entrée du passage. Ainsi ils comprendront enfin ce qui unissait le baroudeur et le curé, ce lien indéfectible qui toujours se transmet, une flamme qui jamais ne s'est éteinte.

Et ils plongeront, chacun leur tour, dans les profondeurs obscures de la colline. Le sol de sable sec, le bruit d'une eau courante, tout cela ils l'entendront, comme tant d'autres avant eux. Eux aussi passeront devant l'ancien autel blanc, eux aussi méditeront sur les restes des premiers chrétiens, leur prédécesseurs, leur pères. Ils toucheront du doigt les peintures rupestres, craindront de ne plus jamais revoir la lumière du jour et buteront contre les aspérités de la roche. Ils se demanderont ici quel est le sens de leur vie, mais ils savent déjà vers quel horizon elle doit tendre.

Et comme tant d'autres, ils sortiront enfin du tombeau pour ouvrir des yeux clignotants sur la verdure du parc, le cèdre et l'olivier, les lauriers et les roses, et un rayon du soleil qui dansera pour eux.

 

 

***

 

Cher lecteur, chère lectrice,

Je ne serais guère présente sur internet pour les trois semaines à venir, pour cause de JMJ, ce qui ne surprendra personne. Néanmoins, je vous encourage à me laisser vos questions sur les zones d'ombre que ce récit laisse, sur ce qui a pu vous choquer ou vous émouvoir.

Il reste tant de choses à dire en effet, tant d'âmes à sonder, tant d'aventures à vivre. Mais il me serait douloureux d'écrire encore si Casque-Granit n'est plus là pour habiter ces lignes. Ce récit laisse un goût amer sur la langue, et pourtant, je l'ai voulu plein d'espérance. Il parle de ce que des jeunes gens de notre pays sont appelés à vivre, en ce moment même. Des jeunes gens que je connais, et que vous avez peut-être croisé un jour.

Des jeunes gens qui construisent un Royaume, qui est aussi le notre... Et c'est pourquoi il me semblait intéressant de vous faire part de cette histoire.

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