Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/01/2019

Les aventures d’Emmanuelle à Paris – Episode 2 : la pizza

Arrivée à Paris voilà quelques jours, Emmanuelle est prise d’un sentiment de solitude : ses amis d’Etudiantsville présents dans la capitale semblent la snober et ses colocataires trouvées sur Jéricho’loc ne sont jamais là le soir, où dînent devant un film dans leur chambre. Elle qui avait l’habitude des soirées entre copains, elle se retrouve seule.

Ce dimanche, elle a eu bien du mal à se motiver pour sortir. A force de repousser, elle se retrouve à la messe de 18h30 à Saint-Machin, dite « messe des jeunes ».

 

« Bonjour tout le monde, dimanche prochain les JP se retrouvent après la messe du soir pour un dîner dans la salle paroissiale ! Vous êtes les bienvenus ! »

 

Cela fait quelques jours seulement qu’Emmanuelle a commencé son stage de fin d’étude, mais déjà, elle ne se sent plus étudiante. Le changement de décor y est pour quelque chose. Si elle était restée à Etudiantsville, elle aurait surement continué à fréquenter l’Aumônerie de la Catho et le groupe étudiant de l’Emmanuel. Mais elle ne connaît personne ici, et elle aborde l’univers professionnel avec un peu d’appréhension. Ce stage, elle le sait, peut déboucher sur un CDI. Elle ne sait encore s’il faut l’espérer : est-ce qu’elle se sent en phase avec l’entreprise ? Mais depuis quelques jours, elle sent bien qu’elle a quitté pour de bon le confort de la vie étudiante.

 

Il y a donc des jeunes professionnels qui se retrouvent dans cette paroisse ? Mais bien-sûr ! Combien d’étudiants arrivent ici pour un premier boulot en ayant quitté des  univers chaleureux, déboussolés et esseulés !

 ***

Une semaine plus tard…

En mettant les pieds dans la salle paroissiale, Emmanuelle sut immédiatement qu’elle s’était trompée d’endroit. La plupart des convives avaient dix ans de plus qu’elles, dix ans de vie professionnelle dans les bottes, et se souciaient de leur arrivée à Paris comme d’une guigne : ils l’avaient pour ainsi dire oubliée. Mais trop tard, elle ne peut fuir, un grand gars sec s’approche d’elle :

- Salut je suis François-Xavier, le président du bureau ! Tu t’appelles ? Et bien bienvenue ! Assieds-toi, prends place, n’aie pas peur !

Un peu gênée, Emmanuelle s’assoit le long d’une grande table recouverte d’une nappe en papier. Les couverts sont en plastiques – à l’aumônerie de la Catho, on était passé aux couverts en dur suite à une conférence Laudato Si voilà deux ans – et un jeune dépose une pile de pizza devant eux – à l’aumônerie de la Catho, deux ou trois jeunes venaient une heure avant le repas pour faire la cuisine avec la sœur chaque jeudi midi. Emmanuelle ne peut s’empêcher de comparer. Elle se morigène. A l’aumônerie de la Catho, la liturgie c’était n’importe quoi et on passait bien peu de temps à se former réellement. Sa voisine lui jette des regards en coin mais préfère vanner le jeune homme voisin d’en face plutôt qu’engager la conversation. C’est finalement ledit jeune homme qui rompt la glace :

- Arrête de charrier, tu vas faire peur à la nouvelle !

- Oh désoléeah, t’inquièteah, on n’est pas si méchanah… Comment tu t’appelles ?

- D’où tu viens ?

- T’as quel âge ? Ah ouais mais t’es super jeune !

- Ben je sais, mais comme je débute mon stage de fin d’étude, je n’allais pas rejoindre une aumônerie étudiante…

- Ouais-ouais, nan c’est juste qu’ici c’est plutôt un groupe de 25-35…

- Ah ? On m’avait dit jeunes pros ?

Des regards sombres la foudroient. Elle comprend qu’elle a gaffé, d’une façon ou d’une autre. Une trentenaire silencieuse jusqu’alors lui glisse dans un sourire :

- Ne t’en fais pas, on n’est pas très regardant. Et si tu chantes, tu es en tout cas la très bienvenue dans la chorale. On anime la messe un dimanche par mois.

Emmanuelle répond à son sourire et passe le reste de la soirée à discuter avec Claire, infirmière, mélomane et d'un caractère doux et aimable, qui lui présente les activités du groupe avec humour :

- Si tu veux prier, il y a un groupe de louange le mercredi soir. Si tu veux te former, un groupe se fait des topos les uns aux autres le lundi soir. Si tu veux t’engager… Va voir la conférence Saint-Vincent de Paul jeunes dans la paroisse d’à-côté. Si tu veux des soirées rocks, des pizzas, des afterworks tous les soirs, tu es au bon endroit.

- Des afterworks ?

- Tu rejoins le groupe whatsapp et tu auras quasiment trois fois par semaine une proposition pour un verre après le boulot.

Emmanuelle se dit alors que son budget n’y survivra pas…

- Mais tu y vas, toi ?

Claire secoue la tête en souriant.

- Moi, ce qui m’intéresse, c’est la chorale. Mais on manque de voix d’hommes, et les filles ne viennent quasiment jamais aux répétitions. On ne sait jamais sur qui compter… Et surtout, je dois accepter tout le monde, y compris des gens qui chantent ouvertement faux. Je ne suis pas bonne publicitaire, hein ? Pour tout avouer… Je ne sais pas si je continuerais l’année prochaine… Je suis tentée par un chœur semi-pro qui me fait de l’œil depuis quelques mois.

 

22h30. Emmanuelle rentre à la coloc avec un sentiment de vide. Dans le canapé, il y a Benjamin, le grand-frère d’une de ses colocs. Il a un sourire charmant (et ne passe pas assez régulièrement à l’appart aux yeux de la coloc n°2, Anne-Sophie).

- Tiens, c’est la nouvelle coloc ? Comment tu vas ? Pas trop dur, l’atterrissage ?

Emmanuelle a envie de tout lâcher : la nullité de la ville, la mondanité des jeunes, la vacuité des conversations, le speed, le fric, la solitude. Elle se retient devant un quasi inconnu.

- J’étais au dîner des JP ce soir…

- Quelle idée !

- Ben… Je me disais que ce serait sympa de rencontrer des jeunes de la paroisse…

Elle n’ose de commentaire, se rappelant que Benjamin a lui aussi passé trente ans ; mais une forme de détresse a dû percer dans sa voix, car il la dévisage pensivement.

- Tu sais, le fait que ces groupes ne sont ouverts qu'à partir de 25 ans, alors qu’on commence à bosser généralement à ton âge ou avant, montre bien qu'il s'agit plus de sociabilité que de jeunes cherchant à mieux vivre cette étape de transition qu’est l’entrée sur le marché du travail.

Après cette longue phrase, il reprend son souffle et rassemble ses idées. Emmanuelle s’interroge : mais lui qui a passé trente ans, n’est-il pas aussi désespéré de sociabilité ?

- Toi, tu y vas, dans ces groupes ?

- Moi je n’ai raccroché les wagons avec la messe dominicale que vers 25 ans. Alors au début, les groupes de JP, je trouvais ça super. Et puis bon… Au bout de 3 ans, je me suis rendu compte que je n’y avais créé aucune vraie amitié et que ma vie spirituelle ne progressait pas. Je ressentais le besoin de formation après ma conversion, et ce n’était pas dans ces groupes que je trouvais mon compte. J’en ai parlé avec un prêtre qui m’a conseillé de faire le parcours EVEN. C’était il y a trois ans et demi… Ça n’a pas été facile, surtout que j’étais dans les plus âgés, mais en fait… J’ai accepté de me mettre à l’école de gosses de 20 ans qui avaient une foi en Dieu bien plus mature que la mienne, et qui étaient sacrément plus calés que moi sur le caté. Ça a été une épreuve d’humilité, mais une épreuve salutaire. Maintenant je n'ai quasiment plus d'engagement, en dehors des visites aux malades.

- Et c’est pour ça que tu n’es pas un célibataire désespéré ?

Benjamin a franchement rigolé à la taquinerie.

- La nature a horreur du vide, alors forcément le célibat non choisi, ce n’est pas le grand bonheur !

Emmanuelle se tait. Elle aimerait bien qu’il lui dise, ce jeune homme qui se pose en grand-frère, où elle doit aller pour ne pas tomber dans les travers de la jeunesse parisienne. Elle pourrait bien-sûr renoncer à rencontrer du monde : elle n’a pas la pression de devoir se mettre en couple, puisqu’elle a déjà quelqu’un. Elle n’est pas une « célibataire désespérée », et s’en félicite. Mais Thibaut est loin, et la solitude proche ; elle est blessée dans son désir d'amitié par le silence de ses anciens amis. Mais Benjamin ne la rassure pas.

- Tu sais, si tu restes… A Paris, il faut renoncer à rencontrer vite, ou alors on rencontre mal. Beaucoup de jeunes, ici, sont en mal d’amitié et angoissés face à une solitude dont ils ne voient pas la fin. Un groupe donne un confort affectif, mais ce confort est illusoire, et c’est une illusion suffisamment réaliste pour que des gens perdent des années de leur vie à passer de groupe en groupe. Mais l’amitié, pour se construire, a besoin à la fois de temps et de choix. Pour se savoir aimé, on a besoin de se sentir choisi, et un ami, c’est quelqu’un que tu as choisi. Or pour laisser de la place au choix, on est bien obligé d’accepter le vide et le silence. Et le problème de cette ville, c’est que les jeunes ne choisissent pas : ils remplissent leur agenda jusqu’à plus soif et butinent les relations.

 

« J’ai six mois à tenir seule dans cette ville », pense alors Emmanuelle. « Je peux le faire. Et après, on se fiancera avec Thibaut et je chercherais du boulot là où il vit ».

Publié dans Cité, Dieu, Société | Commentaires (0) |  Facebook | | | Isabelle

Écrire un commentaire