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21/07/2016

"Here lies Dobby, a free elf" - le serviteur souffrant

Pour fêter les neuf ans de la sortie de Harry Potter et les Reliques de la Mort (en anglais, donc techniquement, c'est Harry Potter and the Deathly Hallows), je vous partage quelques passages de l'essai qui m'avait valu une bonne note il y a cinq ans.

Contexte : le titre de l'essai est "faut-il une baguette magique pour être maître de la mort". Les quatre parties de l'essai : Vie et mort, le fruit défendu / Vers l'acceptation / L'immortalité au risque de l'éternité / La mort transfigurée. Cet extrait s'inscrit en fin de deuxième partie (Vers l'acceptation).

C'est un extrait, donc nécessairement incomplet, merci de votre compréhension !

Dobby, serviteur souffrant

Et pourtant. Malgré la vie éternelle, malgré une récompense ultime et magnifique, malgré une juste cause, la souffrance et la mort du juste apparaissent à un certain moment comme une injustice tellement immense qu’elle en est incompréhensible. (...) Et là, plus d’explications qui tiennent, plus de discours possibles ; seulement la douleur et l’acceptation.

Le Seigneur Yahvé m'a ouvert l'oreille,
et moi je n'ai pas résisté,
je ne me suis pas dérobé.
J'ai tendu le dos à ceux qui me frappaient,
et les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe ;
je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats[1].

Cette figure du serviteur souffrant apparaît de manière particulièrement forte dans la personne de Dobby. Dobby, le serviteur par excellence, esclave libéré par Harry quelques années auparavant, et qui décide de le servir jusqu’à la fin de ses jours avec une reconnaissance exagérée qui fait sourire et qui émeut. Son admiration pour Harry, son courage et son abdication n’ont rien de comparable. Dobby, avec sa fascination pour les chaussettes et sa capacité à mettre en danger la vie de Harry chaque fois qu’il cherche à le sauver, est l’innocence personnifiée (...).

Il trouve la mort en sauvant des griffes des Mangemorts Harry, Ron et quelques autres de leurs amis. (...) Atteint en plein cœur par un poignard, il meurt entre les mains de son ami, après l’avoir mis en sûreté, en prononçant son nom.

Techniquement, l’auteur a soigné cette mort. L’aspect poétique de la scène ne peut nous échapper. Nous sommes arrivés au bord de la mer, l’auteur décrit l’odeur salée, le sac et ressac des vagues. Un endroit magnifique pour mourir, ainsi que le fera remarquer plus tard Harry. C’est aussi la seule mort que l’auteur a véritablement décrite, insistant sur le visage et en particulier les yeux.

Nous ne voyons pas les yeux de Dumbledore ou de Fred quand ils meurent. Nous voyons le sourire de Sirius au moment où il tombe, et nous voyons les visages de Cédric ou de Fred après leur mort. Mais c’est pour Dobby que le processus est aussi détaillé.

La mort de Dobby, contrairement aux autres, est plus lente. On a le temps de la voir s’installer, le temps de crier au secours, de constater qu’il n’y a plus rien à faire. Dobby est le seul des personnages à avoir le temps de prononcer des derniers mots, et ces derniers mots sont le nom de celui pour qui il se sacrifie.

Ses yeux restés ouverts reflètent les étoiles sans les voir... Tiens, le lecteur n'avait pas vu la nuit tomber, dans le feu de l'action. Nous ne la découvrons que reflétée dans les yeux éteints de Dobby. Et pourtant, cette nuit-là n'est pas seulement présente pour l'ambiance. Cette nuit, c'est la nuit qui recouvre le cœur de Harry à la mort de l'elfe. C'est la nuit de désespoir et de chagrin qui verra Harry veiller jusqu'à l'aube... Mais les yeux de Dobby sacrifié ne reflètent-ils pas les étoiles plus que la nuit ? Dans la nuit de la foi que va traverser Harry, l'espérance brille encore.

La mort du juste

(...) Ni la mort des parents de Harry, ni celle de Cédric, ni même celles de Sirius, de Fred, de Lupin, de Dumbledore, ne nous ont arraché autant de larmes. Pourquoi ? Il ne s’agit après tout même pas d’un être humain ! Il y a pourtant plus de 42 000 personnes encore, neuf ans après, qui aiment la page « RIP Dobby, a free elf » sur facebook, et la page de Dobby attire presque six fois plus de fans que la page de Dumbledore. Mais Dumbledore, contrairement à Dobby, expie une faute. (...) Dobby lui, est le sans faute, tout entier pur. (...) On se rappelle ainsi la mort de Cédric, dans le tome 4, meurtre gratuit de celui qui incarnait la justice. Quoiqu’on ait pu dire sur la mort et le sacrifice, celle-ci semble anormale, injuste, contraire à l’ordre des choses.

Confronté à la mort du juste, il n’y a pas grand-chose à faire. Harry l’a bien compris, et il renonce même à fuir cette réalité si horrible qu’elle est hors de toute compréhension. Harry n'a pas eu souvent l'occasion de faire un deuil. C'est même la première fois qu'il a l'occasion d'en être acteur, et non plus simple spectateur comme lors de l'enterrement de Dumbledore.

(...) Harry ne veut utiliser aucune technique, aucun artifice pour apporter à l'elfe l'hommage qu'il mérite. Et la magie est une forme d'artifice. Pour que le travail soit fait dans les règles, il faut que la souffrance physique, la peine, la douleur, les ampoules et la sueur viennent accompagner le deuil, le chagrin, la peine morale. Harry a besoin de se défouler. Il a aussi besoin de payer sa dette envers l'ami qui est mort pour lui, à sa mesure, qui est toute petite en comparaison, mais qui est aussi sa façon de dire merci (...).[2]

Harry comme Abraham, la confiance dans la nuit

Alors qu’il enterre Dobby, Harry relit tous les événements de ces derniers mois. Il revoit à la lumière de sa souffrance présente sa fascination pour les reliques de la mort, sa quête personnelle malsaine. C'est aussi à ce moment que les derniers indices s'assemblent. (...) Le choix que va poser Harry à ce moment est crucial et il ne sera absolument pas compris par Ron. Harry renonce délibérément aux Reliques, acceptant même que Voldemort mette la main sur la baguette invincible.

On assiste ici à un étrange combat spirituel. Harry doit choisir de faire confiance à son professeur mort, qui l'a terriblement déçu quelques mois auparavant. (...) Harry doit, pour affermir son choix, faire mémoire des réussites imprévues de Dumbledore : le vieux professeur n'avait-il pas vu juste au sujet de Ron, prévoyant sa faiblesse, lui donnant la possibilité de revenir sur ses pas ? N'avait-il pas prévu aussi le remord de Queudver, cet homme détestable qui a trahi les parents de Harry... Et épargné Harry 16 ans plus tard ? Si Dumledore avait vu juste pour ces personnages, pourquoi n'aurait-il pas vu juste pour Harry ?

Dans ce débat intérieur, alors que s'écoule la nuit et que le matin vient, Harry se débat contre sa raison. Il doit accepter, petit à petit, de lâcher prise : accepter que ce n'est pas par la raison qu'il se sauvera, mais par la confiance. (...) Harry a si longtemps cru qu'il devait suivre la piste laissée par Dumbledore. Mais le vieux professeur avait vu plus loin encore. « Sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme », écrivait Rabelais ; Dumbledore, qui lit la Bible, savait aussi qu'il ne sert à rien de gagner le monde si c'est pour perdre son âme.

Harry comprend, au terme de cette longue nuit, que Dumbledore n'a pas souhaité qu'il possède la connaissance sans avoir acquis la sagesse au préalable. Dumbledore a fait en sorte que Harry ne découvre pas les moyens de vaincre la mort sans avoir la conscience morale nécessaire pour ne pas en user abusivement. Dans sa sagesse, le professeur a voulu épargner à son élève le drame de l'homme moderne : posséder tant de techniques qui permettraient de soigner, et s'en servir pour détruire la vie. (...) Au final, la leçon est simple : Harry doit accepter d'obéir sans comprendre[3]. C'est le dilemme d'un Abraham, qui choisit de sacrifier le fils unique que Dieu lui-même lui a donné (...) [4].

Ce choix, Ron ne le comprend pas. Comment Harry peut-il renoncer à ce qui peut assurer sa survie ? Cette option de la confiance que Harry pose alors qu'il enterre Dobby l'entraînera plus loin encore, jusqu'au sacrifice ultime. Un voyage sans retour pour lequel il n'y aura pas d'au-revoir (...). Mais paradoxalement, c'est alors que Harry pose ce choix que le soleil se lève enfin sur l'océan...



[1]    Isaïe 50, 5-6
[2]    Les Reliques de la Mort, J.K. Rowling, Gallimard (2007) p 510
[3]    Les Reliques de la Mort, J.K. Rowling, Gallimard (2007) p515-516
[4]    Genèse 22, 6-8

Vous avez aimé ? Il ne s'agit que d'un extrait, incomplet et raccourci pour les besoins du web. Le reste attend toujours d'être édité... Manque de chance, de temps et d'énergie, sans doute. Un jour viendra, peut-être.

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