29.03.2009

Le Missionnaire (3/10)

Des pas résonnent dans l’église ; quelques têtes se redressent. L’allée droite est pleine de couvertures, duvets, installations de fortune. Certains ont même apporté un réchaud à gaz, et entreprennent de cuisiner. Il y a surtout des hommes, mais quelques enfants jouent au foot avec un pull roulé en boule dans une allée transversale.
Les têtes se tournent à l’approche du prêtre. Comment est-il entré ? Par la sacristie, du moins on voudrait bien le croire… La polie a pourtant fait bloquer toutes les entrées du bâtiment. Peut-être profite t-il de quelque complicité ? Il ralentit en arrivant près des réfugiés, il cherche, scrute chaque visage. Soudain une main se pose sur son épaule, et une voix douce et claire demande :
- C’est moi que vous cherchez, monsieur l’abbé ?
Monsieur l’abbé se retourne, et se trouve face à un prêtre africain.
Une soutane face à une autre.
- C’est vous, en effet…
Les deux soutanes se contemplent un instant, puis un même sourire jaillit sur les deux visages.
- Ma foi, je ne pensais pas te retrouver ici !
- Moi, j’étais certain de te voir aujourd’hui.
- Alors… que fais tu là ? Quand on m’a dit, je ne voulais pas croire…
- Je suis arrivé sans papiers !
L’Africain écarte les bras dans un mouvement misérable mais son sourire s’est teinté d’amusement. Une lueur pétille dans son regard.
- Non… sincèrement, cher ami… On ne t’aurait pas refusé le visa alors que tu as déjà effectué de nombreux séjours parmi nous ?
- Qui sait ? Avec vos politiques de restrictions…
Le pétillement s’accentue.
- Nous pouvons en parler chez moi, si ça ne te fait rien.
- On peut sortir d’ici ? Il me semblait que vos forces de l’ordre avaient bloqué toutes les issues…
- C’est le cas ; elles ont reçu l’ordre d’empêcher toute communication directe entre les sans-papiers et la population. Mais cela ne doit pas nous défendre de parler du vieux temps autour d’une bière ! Je te demanderais en revanche de garder le silence absolu sur ce que je vais te montrer…

Les deux hommes traversèrent quelques rangées de bancs, se dirigeant vers la sacristie. La porte grinça légèrement en leur laissant passage. Ils se trouvaient alors au centre d'une petite salle de pierre, dans laquelle on ne trouvait rien d’autre que plusieurs placards engoncés dans la muraille. Le prêtre blanc sorti une clé de fer forgé et entreprit d'en déverrouiller un. Le bois était ancien, mais probablement pas antérieur au début du siècle. Les panneaux de bois ne cachaient que des aubes d’enfants de chœur. Le prêtre blanc poussa les cintres vers la droite et sorti une seconde clé, celle-ci bien plus ancienne, sous le regard intrigué de son confrère, puis il s’engagea entièrement dans le placard. Après quelques grincements, il fit signe à son collègue de le suivre.
- C’est par ici, cher ami…
Et ce disant, il indiquait le plafond. Et dans le plafond s’ouvrait une trappe…

La trappe menait à un boyau dans lequel on ne pouvait se tenir qu’assis. Le boyau plongeait rapidement, et seuls quelques échelons étaient visibles à la lueur de la lampe que tenait le prêtre blanc.
- Je suppose que nous descendons ?
- Exactement…
Au bout d’une dizaine de minutes, ils purent enfin poser pied à terre.
- C’était une véritable descente aux enfers !
- Il fallait bien cela… le passage s’ouvrait autrefois dans la crypte, qui est la partie la plus ancienne de l’église, et dont la construction remonte au troisième siècle, je crois. Mais les chercheurs de trésors risquaient fort de l’investir en premier lieu, si bien que le curé de la paroisse a fait construire cette entrée là, et détruire la porte de la crypte, à la fin du XIXe siècle.
- L’existence de ce souterrain est donc connue ?
- Pour certains, il relève de la légende. Mais la plupart des habitants de cette ville n’ignorent pas que c’est dans cette église que les tisserands révoltés disparurent un beau jour au nez et à la barbe des autorités. C'est d'ailleurs de cette anecdote que l'église a tiré son nom. Notre Dame de la Tisse est traditionnellement invoquée dans les temps de troubles et de misères sociales... Certains l'appellent même Notre Dame des chômeurs. Les manifestants ont fait de l'église un passage obligé.

Tout en discourant, les deux prêtres parcouraient une galerie en pente douce, dont le sol était légèrement sablonneux par endroit. Le souterrain était curieusement sec, pas une goutte ne ruisselait le long des parois bosselées. Ils parvinrent à une salle ronde, dans laquelle étaient creusées de nombreuses niches. Le prêtre noir s’avança vers l’une de celles qui étaient à sa hauteur, et, parvenu en face, laissa échapper une exclamation.
- Des catacombes, cher ami. Je te présente les premiers chrétiens du coin, du moins ce qu'il en reste. Il ne sont pourtant certainement pas les plus anciens occupants de cette salle.
Un crâne blafard l'observait, l'air moqueur. « Ne t'inquiète pas, mon ami à la peau sombre. Un jour tu seras aussi blanc que moi... » taquinait le crâne. « Quand ? » s'inquiéta le vivant. « Bientôt », promit le mort. « Le temps est toujours plus court que l'on ne croit ».
- Dépêche-toi !
Le prêtre noir se détacha du spectacle morbide des ossements de la niche, et suivit son guide, qui passait sous une arcade s’ouvrant sur une deuxième salle ronde, presque aussi grande que la première. Au centre se dressait une pierre plate, probablement un autel. Les deux prêtres ne s’attardèrent pas.
Le boyau suivant était si bas de plafond qu’il fallait se tenir voûté. Néanmoins, le prêtre blanc fit soudain halte au milieu du passage, et saisissant le bras de son compagnon, il leva la lampe, jetant un rayon sur des peintures rupestres.
- Les premiers usagers de ce tunnel ont laissé leur marque. Il est probable que des dessins similaires aient orné les deux salles rondes, mais il n’en reste plus rien.
Ils ne marchèrent plus longtemps. Au bout de ce tunnel il y avait une porte en bois. Derrière cette porte, un couloir minuscule, et au fond du couloir, une petite ouverture fermée par un battant en pierre, plus large que haute, qu’il fallait franchir en rampant. Ce passage, maquillé en tombe, ouvrait sur un caveau, et au dessus du caveau s’élevait une petite chapelle privée dans un parc. C’est ainsi que les deux soutanes s’échappèrent, pour cette fois, de l’église Notre Dame de la Tisse.

Les deux prêtres étaient maintenant confortablement installés dans un salon sombre et encombré d’épaves du passé, qui possédaient toutes un caractère artistique et familial indéniable. Le prêtre blanc, dans sa soutane noire, se redressait avec deux verres et une bouteille de porto à la main, qu’il avait retirés d’une armoire ancienne. Le prêtre noir, dans une soutane assortie, prenait ses aises, s'enfonçant dans un canapé antédiluvien.

Ces deux prêtres s’appelaient le Père Raymond, curé de la paroisse hautement touristique de la Tisse, et le Père Wojtyla, curé de la paroisse moins touristique de Djongolo au Cameroun. Les deux curés s'étaient rencontrés voilà plusieurs années, alors que le Père Wojtyla achevait ses études en France. Ils avaient passé plusieurs mois dans la même communauté religieuse, avant de partir chacun vers sa terre de mission. Entre eux, ils s’appelaient Ray et Woy.
Mais Ray n'avait pas invité son confrère pour parler du bon vieux temps, qui se portait bien, merci pour lui. Une autre idée, presque obsessionnelle, lui tourmentait l'esprit à la façon dont un Sudoku non résolu peut jeter l'ombre de son énigme sur une soirée sans télévision. Ce que Ray aurait aimé savoir, c’est la raison pour laquelle Woy s’était mêlé à une bande de clandestins. Obtenir des papiers en règle ? Il n’y croyait guère. Défendre ses « frères » ? Il s’occupait plus, en temps normal, du salut de leur âme que de leur nationalité. Promouvoir une « cause » ? La cause du Seigneur, voilà tout ce qui intéressait Woy. Non, la raison de sa présence ne pouvait être que… très bonne d’un côté, et complètement farfelue de l’autre… Ray se souvenait fort bien l’avoir vu fréquenter des lieux peu fréquentables pour un séminariste dans l'espoir d'y repêcher un ami – mais sa véritable raison, il l’avait gardée secrète jusqu’à ce qu’on s’interroge en haut lieu.

- Alors dis moi… quel poisson pêches-tu dans ces eaux ? Tu connais un sans-papiers dont l’âme est en perdition ?
- Tu sais, on trouve toute sorte de gibier dans ces eaux : requins, cachalot, marins en détresse ou pirates…
- Et lequel t’intéresse cette fois ?
- Ah ! Un fol espoir… j'espère simplement avoir le temps. J'aurais sans doute dû m'y prendre plus tôt... sans doute ais-je été lâche.
- En quoi ton temps serait-il limité ?
- Mon frère, cela fait quelques mois maintenant que j'ai cet étrange pressentiment... Je crois que je ne verrais plus Noël ici-bas.
- As-tu une bonne raison de dire des horreurs ?
- Oh, il ne s'agit d'une horreur que dans le cas où je n'aurais pas fini le travail. Et je m'y emploie. Mais tu sais qu'on ne vit pas toujours vieux dans mon pays. Un mauvais palu, un accident de la route, que sais-je ! On ne discute pas une prémonition. Les voies du Seigneur sont impénétrables.
- Mais n'oublie pas le vieux proverbe, mon frère... Il écrit droit avec des lignes courbes...

28.03.2009

Le Missionnaire (2/10)

La porte s’ouvrit une troisième fois, avant de se refermer brutalement, et Olivier pénétra dans la pièce, les cheveux trempés et le teint humide, laissant sur son passage de larges traces d’eau. Sylvie observa un instant le garçon, puis jeta un œil à la fenêtre. Ah, tient oui, il pleuvait fort, dehors.
- Tu aurais pu te changer.
- Désolé… Je n’ai pas pris le temps…
- Ça ne fait rien. Alors ? Situation ?
- Ils sont une cinquantaine, peut-être plus, entassés dans cette église. Ils ne sortiront que lorsque leur situation sera régularisée. Madame… ils ont le soutien des autorités ecclésiales.
- Tiens… curieux. On sait pourquoi ?
- Non.
- Bon… Origine ?
- Afrique Noire, essentiellement. Sénégalais, Maliens, Ivoiriens ou assimilés.
- Rien d’inhabituel, en somme.
- Une rumeur prétend qu’il y aurait aussi des camerounais.
- Ça serait un peu plus étonnant… On les retrouve rarement dans ce genre de merdier. Des journalistes ?
- Bien sûr, madame…
- Ben voyons… c’était couru d’avance. Ils sont là depuis quand ?
- Les journalistes ou les sans-papiers ?
- Les deux.
- Les sans-papiers se sont installés là il y a deux heures, les journalistes sont arrivés en même temps, si ce n’est avant.
- Bien sûr. C’est une entreprise médiatique de déstabilisation hein ?
- Je suppose, madame. Il y avait surtout des journalistes de gauche.
- On sait d’où ça vient ?
- Non. Euh… je dois signaler aussi la présence de l’Appel du Clocher… je sais bien qu’il s’agit d’une occupation d’église, mais c’est quand même rare de les voir sympathiser avec les sans-papiers… du moins à ce point. D'habitude ils pleurent sur les misères du tiers-monde mais s'enquièrent immédiatement de la durée de l'occupation. On dirait presque qu'ils sont ravis de la laisser, leur église... Nous avons rencontré le curé de la Tisse, il nous a rassuré sur le sort de ses paroissiens qui se rapatrieront dimanche sur Saint Bernard. Il est plutôt tradi, vous savez, soutane, latin, tout le monde à genoux... un vrai modèle d'intolérance ! Et bien je n'ai vu personne d'aussi serein que lui aujourd’hui. J'ai même eu l'impression que l'affaire l'amusait !
- Selon toi, on a une crise potentielle ?
- Plus que potentielle, je dirais. J'ai un sentiment de malaise, je ne saurais pas l'expliquer mais... il y a quelque chose de louche dans l'air. Pour un peu que la pluie se calme, ça va rappliquer… Il y a déjà du monde malgré le temps, alors…
- Pas d’écho de l’extrême droite ?
- On verra cette après midi, il doit y avoir une amélioration.
- Misère… Le beau temps est l’ennemi de la stabilité sociale, Olivier…

Sylvie réfléchit un instant, puis empoigne son téléphone d’un geste sûr. Olivier entend une voix aux tonalités changeantes grésiller à l’autre bout du fil.
- Marine ? Je veux une cellule de crise sur pied dans une heure. On a une occupation d’église par des sans-papiers, depuis ce matin. La presse est sur place. Ça va empirer, la pluie s’arrête.
- … ?
- Notre Dame de la Tisse.
- …
- Oui, je sais… mais la météo va s’arranger dans les heures à venir, alors les touristes risquent de rappliquer.
- … ?
- Mais… qui vous voulez, bon sang ! Il me faut un médiateur, mon délégué à l’immigration, deux ou trois acteurs sociaux, l’évêque, la police, les pompiers… vous savez gérer ça enfin ! Dans une heure maximum à la salle de réunion Verte. Vous réglez ça avec mon directeur de cabinet.

Elle balança le combiné sur la table, et redressa les yeux vers Olivier, qui n’avait pas bronché.
- Il y en a qui ont besoin d’être remué dans la vie.

C’est comme cela qu’il l’appréciait, son ministre ; des allures de petite étudiante, frêle, mince et fragile par devant, et par en dessous, la force d’un ouragan. Elle avait toujours l’air de ne pas écouter, la petite ministre, sous ses longs cheveux bruns détachés. Mais elle posait toujours ou presque les bonnes questions. Elle pouvait mener deux conversations à la fois, et en suivre quatre ou cinq en même temps sans perdre une miette de ce qui se disait. Sur son bureau, dans un petit cadre, il y avait une curieuse phrase calligraphiée :

« You’re a pirate ! »

Pirate, elle devait l’être, cette femme, pour avoir accédé au poste de ministre de l’intérieur avant ses trente cinq ans. On la disait brillante ; Olivier lui, était certain d’une chose. Elle savait jouer aux cartes, elle aussi, et elle perdait rarement. Autant dire qu’il n’avait pour elle qu’admiration. C'était sa première vraie crise en tant que ministre. Olivier espérait sincèrement qu'elle passerait l'épreuve du feu, mais une sourde inquiétude s'insinuait en lui depuis qu'il avait rencontré le terrain. Sylvie Audimat jouait à présent avec un anneau posé sur le bureau.
- Je veux que tu retournes là bas. Renseigne toi sur l’humeur de la presse, essaie d'en avoir plus sur le corps ecclésial et tiens-moi au courant de l'humeur à l'extrême droite. Dans une heure, je veux te voir à la réunion. C’est compris ?
- Oui, bien-sûr madame.
- Il se leva d’un bond et se dirigea d’un pas ferme vers la sortie, prêt à affronter à nouveau les éléments avec l'audace d'un poilu montant à l'assaut.
- Et… Olivier ?
- Madame ?
- Regarde à droite, appuyé contre la bibliothèque ?
- Il y avait un parapluie.
- Prend le…
- Merci madame !

Comme c’était étrange de se faire appeler madame en permanence ! Sylvie ne s’y était jamais vraiment faite. Madame… Quand avait-on commencé à l’appeler madame pour la première fois ? Elle n’était pas bien âgée alors… elle devait avoir dans les vingt ans…

27.03.2009

Le Missionnaire (1/10)

Dans un pays européen quelconque, la vie n'est pas toujours de tout repos pour les ministres de l'intérieur. J'ai tenu à raconter cette anecdote, une histoire amusante et poignante, qui ressemble presqu'à un conte moderne. Mais un conte à la mode Perrault, à la mode Andersen, pas à la mode Disney ! Je m'excuse par avance des écarts que je me suis permis avec le scénario d'origine; il fallait bien interpréter un peu les faits, et les ordonner... 

Deus escreve direito por linhas tortas

Il flotte. La ville se noie sous un linceul dégoulinant et grisâtre. On distingue avec peine derrière le rideau de pluie la forme sombre d’une église, la silhouette de quelques arbres encore trop dénudés servir de refuge aux fantômes des passants. Sirène, gyrophares. La voiture perce les eaux, freine dans un éclaboussement. Le voile de pluie maintient l’ombre dans le flou. Trois véhicules de police sont déjà là, sans compter une masse informe de journalistes, vautours agglutinés autour des lieux du drame. Olivier sert les dents, remonte son col, empoigne la portière et s’extirpe du refuge de la banquette arrière comme on plonge dans une mer glaciale. Déjà, les silhouettes vagues des policiers s’approchent.
- Qui est en charge ici ?
L'uniforme qui l'aborde vient de repousser sans ménagement un JRI de Canal3 qui tentait une approche de l'envoyé ministériel. Le journaliste, un grand gaillard du genre à ne pas se laisser démonter, titube sous les poids conjugués du coup et de la caméra en étouffant un juron. Imperturbable, le représentant des forces de l'ordre continue :
- Commissaire Varlin, il est sous la tente, Monsieur…
- Olivier Careau. Ministère de l'intérieur.
Il songe un instant à tendre sa carte, mais l’averse l’en dissuade. Et puis, il n’a pour l’instant en face de lui qu’un vague subalterne.
Il en est fier, de cette carte. Dessus on peut lire : Monsieur Olivier Careau, Ministère de l'intérieur, Attaché de Communication. Le tout encadré des armes et couleurs du pays. Décidément oui, il en est fier, de cette carte de visite acquise il y a à peine deux mois. Olivier, un grand et mince futur trentenaire à l'allure hiératique, avait toujours rêvé d’entrer dans un ministère. Il avait su se mettre les bonnes personnes dans la poche, au temps de l’Ecole d'administration et de Politiques Publiques. Il avait su prendre sa carte au bon parti. Il avait su surfer sur la vague, et avait rejoint très tôt l’équipe de Sylvie Audimat, maintenant ministre de l’intérieur. Il avait bien joué son jeu. Il aimait les cartes, Olivier. Surtout les belles cartes de visite que les jeunes gens de son âge sont rares à posséder.

Un petit filet d’eau lui dégoulina dans le cou à l’entrée de la tente. A l’intérieur, dans un QG de campagne, quelques policiers fumaient, les fesses sur la table.
- Messieurs…
- Vous êtes ?
- Olivier Careau…
- Ministère de l'intérieur, acheva le policier qui avait guidé le jeune fonctionnaire, au grand agacement de ce dernier.
Un petit homme sec surgissait de derrière le bureau les mains tendues, tandis que les autres rectifiaient leur tenue et escamotaient les cigarettes.
- Expliquez moi la situation, monsieur le commissaire…

*

Au même instant, à quelques milliers de kilomètres vers le sud, un évêque lisait pour la troisième fois une lettre incompréhensible.

... c'est pourquoi je vous prie, Monseigneur, d'accepter ma démission de curé de Djongolo et d'aumônier du collège Saint Augustin. Non que je ne souhaite reprendre ma charge à mon retour. J'ai simplement le sentiment que cette fois, je ne reviendrais pas... A cet effet j'ai transmis à un notaire l'ensemble de mon testament, ainsi qu'une lettre expliquant la folle démarche qui est la mienne à l'heure actuelle. Il vous transmettra ces documents en temps voulus...

Ce diable d'homme avait encore disparu. Bien-sûr, il laissait ses affaires en ordre et ses tâches entre de bonnes mains, comme toujours. Mais une fois de plus, il s'était envolé sans prévenir, vers une quelconque quête insensée... Et maintenant, il se mettait à avoir des prémonitions ! S'il n'avait pas aussi bien connu l'homme, l'évêque désemparé aurait facilement imaginé que son prêtre avait défroqué pour rejoindre quelque maîtresse ailleurs. Mais pas lui, oh, non, pas le père Wojtyla. L'évêque froisse le papier entre ses mains noires et le rejette dans un tiroir. Son regard se perd dans la végétation luxuriante qui borde sa fenêtre. Un oiseau répète son appel lancinant, de gros lézards multicolores se chauffent au soleil sur un parpaing abandonné. Plus loin, près de la route dont les rebords de macadam effondrés surplombent le bas côté de poussière, des enfants en uniforme scolaire jettent des bâtons pour décrocher des mangues, cartables abandonnés contre un tronc. Comme d'un autre monde, de derrière le bocal de verdure, les klaxons répondent à l'oiseau solitaire. Il fait chaud : le prélat s'essuie le front avec un lotus, d'un geste rageur. Il referme le tiroir rapidement, après un dernier coup d'œil au papier froissé. Dans quelle jungle ce fou de curé est-il encore allé se perdre ?

*

Un autre bureau, sous un autre ciel, plus humide pour l'heure. Pas de parc vert, ni oiseau, ni lézards ; seulement la pluie qui bat les carreaux, noyant une ville grise et floue de béton et de briques. La porte claque, les murs lambrissés tremblent. Le secrétaire sursaute, se détourne un instant de ses papiers. Une femme est devant la porte, en tailleur clair, les bras croisés.
- Ce n’était qu’un courant d’air, Marc. Ma fenêtre est ouverte. Il y a du courrier important ?
Le fonctionnaire se dresse, regarde dans la corbeille posée sur son bureau. La cravate balaie la table.
- Il y a quelques courriers internes, madame le ministre, mais rien d’important. Ah, et une lettre extérieure, à votre intention personnelle.
- La sécurité l’a regardée ? demandait la ministre, en observant l’enveloppe avec soin.
- Oui, je crois bien. Je ne me suis pas permis, en ce qui me concerne… Vous aviez bien recommandé…
- Oui, oui, très bien Marc. Vous avez des nouvelles d’Olivier ?
- Pas encore madame, mais il ne devrait plus tarder.
- Je veux être informée en temps réel de ce qui se passe là bas.
- Oui, madame le ministre.
La porte s’ouvrit à nouveau, et le ministre une fois de plus ne prit pas la peine de la refermer. Une bonne odeur de terre humide emplit l’atmosphère. Le claquement résonna dans toute la pièce.

Sylvie glissa jusqu’à son bureau, décachetant la lettre. A travers le papier craft, on sentait un objet rond et dur sous les doigts. Elle était certaine qu'un quelconque membre de la sécurité avait déjà pris connaissance de la nature de l'objet que contenait l'enveloppe. L’enveloppe avait été soigneusement recollée, mais tout de même, elle n'aimait pas ces intrusions dans sa vie privée. Seuls ses proches libellaient l’adresse à ce nom, et elle ne comptait pas de terroriste parmi eux. Du moins pas à sa connaissance, évidemment : on ne peut jamais être sûr à cent pour cent. Le papier se déchire, l’enveloppe cède enfin, et elle fait tomber sur le bois sombre de la table… un anneau.
Sylvie fronça des sourcils. Qui avait pu lui envoyer un anneau par la poste ? L'humour lui échappait. Ce n’était tout de même pas une demande en mariage ? Elle regarda dans l’enveloppe, mais celle-ci était à présent vide. Avec des doigts fébriles, elle déplia complètement le papier brun, la déchirant aux plis. Rien, pas un mot. Son attention se reporta vers l’anneau.
Il était rouge, le rouge d’un mauvais métal qui n’aurait pas résisté au temps. Un peu terni. Elle cligna rapidement des yeux : il y avait une inscription sur l’anneau, une pointe effilée avait gravé des lettres inconnues. Inconnues ? Pas tant que ça… Si la signification des mots tracés lui échappait à présent, la forme des lettres lui fournit tout de suite l’assurance que ce n’était effectivement pas une demande en mariage. Cet anneau, c’était un des innombrables anneaux uniques édités en tirage limité tel qu’on en vendait il y a plusieurs dizaines d’années de cela, lorsque Peter Jackson avait voulu faire du Seigneur des Anneaux un succès marketing. Elle s'était ajoutée à la liste des gogos à s’être laissés avoir, à l’époque. On lui avait offert, ou elle l’avait acheté, elle ne se rappelait plus très bien. Mais elle en avait eu un comme ça, tout a fait pareil, autrefois… Il y a bien longtemps. Elle ne se rappelait même plus ce qu’elle en avait fait.
Mais pourquoi diable quelqu’un, quelqu’un qu’elle connaissait nécessairement, ou qu’elle avait fréquenté à un moment ou à un autre de sa vie, croyait-il bon de lui envoyer l’anneau unique de Sauron ? Son téléphone sonna.
- Madame ? C’est Olivier.
- Fais entrer.

26.03.2009

Destination Tchad pour Notre Dame des Aydes !

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C'était pendant les vacances de février. Quatorze lycéens de NDA s'envolaient pour le Tchad, histoire d'expérimenter les tourments de leurs profs ; sauf que c'était dans une école d'un village pauvre d'Afrique, et non dans leur lycée privé de bonne réputation !

Ils sont revenus, entiers (si !) et ont ainsi pu raconter leur périple.

6salle de classe.JPGPremière partie : la mission.
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Deuxième partie : la vie quotidienne.
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Un reportage réalisé pour PlusFM

 

25.03.2009

Le Pape, le sida et la presse camerounaise (4/4)

Un regard sur la presse étrangère

L'affaire du préservatif va susciter une interrogation sur le traitement par les médias extérieurs au Cameroun de la venue du Pape. Les journalistes camerounais de la presse écrite privée perçoivent très vite, avec acuité, le risque de voir l'affaire du préservatif éclipser dans les médias étrangers tous les autres débats et tout autre traitement autour de la venue de Benoît XVI dans leur pays. Nous commençons d'ailleurs par un article du 19 mars paru dans le quotidien Mutations, qui prévoit les conséquences du battage médiatique. Le journaliste, Célestin Obama, s'interroge sur la pertinence d'un potentiel lynchage dans la presse camerounaise du successeur de Saint Pierre, tel qu'il l'a vu dans la presse étrangère.

Préservatif : L'Instrumentum laboris contracte le sida

La position du pape sur le préservatif ravit la vedette à l'objet de la visite papale.

"Le problème du sida ne peut pas être résolu par la distribution de préservatifs. Au contraire, leur utilisation aggrave le problème". Cette déclaration du pape Benoît XVI aux journalistes à bord de l’avion qui l’amenait à Yaoundé fait des vagues. Si bien que l'objet de son voyage du pape se trouve noyé dans les commentaires des médias surtout internationaux. Car, le sida touche particulièrement l'humanité de par le nombre de ses victimes. Tout le risque est par conséquent de ne rien retenir du passage de Benoît XVI au Cameroun.

Aucune réaction au comité national de lutte contre le sida (Cnls) dont le responsable ne "reçoit pas, même si c'est qui ", fait-on savoir au secrétariat. " Je suis très mal placé pour réagir aux propos d'un pape. Il n'y a que le ministre et le Secrétaire permanent pour le faire ", rétorque monsieur Djaou. Une source nous dirige vers la Conférence épiscopale nationale, bénéficiaire de 34 millions de fcfa pour mener la lutte contre le sida après s'être engagée à suivre le plan national de lutte qui inclue bien sûr le condom. " Je ne suis pas prête à répondre spontanément. Il faut choisir quelqu'un d'autre ", rétorque Dr Andaban, religieuse responsable de la santé à la conférence épiscopale.

Un président d'un réseau d'associations de personnes vivant avec le vih/sida a une position " partagée. Le condom a sa place pour ceux qui sont touchés. La vie serait impossible sans préservatif. Mais au niveau de la prévention, le pape a raison quelque part sur la plan purement chrétien". Le Groupe de Recherche et d'Appui en communication participative pour le Développement et le changement de comportement (Gracode) est un organisme d'appui à la lutte contre le sida. Emérant Koulou Etoa, son président et ancien chef de l'unité Communication et changement de comportement au Groupe technique provincial (Gtp) de lutte contre le sida dans le Centre pense que " la distribution du préservatif n'apporte pas le changement de comportement. Le préservatif est incontournable dans le cas de partenaires multiples et en cas de relation douteuse. Dans l'ancien message : abstinence-fidélité-condom. Le condom ne vient qu'en troisième et dernière position. La première politique du comité national de lutte contre le sida était de distribuer des préservatifs. Celle-ci a abouti à l'échec ".

Célestin Obama, Mutations, 19 Mars 2009

Voici maintenant une revue de la presse étrangère publiée dans La Nouvelle Expression, fruit du travail d'un stagiaire. Titrée « la presse mondiale s'en fait l'écho », l'article ne parle cependant que de la presse française, à travers trois titres : La Croix, Le Monde et L'Express. La première constatation vient apporter une caution à l'article présenté précédemment : les « confrères étrangers » ont surtout surfé sur la vague médiatique de « l'affaire du condom ». Dans une deuxième partie, l'auteur de l'article, Lindovi Ndjio dresse un bilan de ce que la presse française, à travers ces trois journaux, a dit et écrit d'autre sur la venue du Pape au Cameroun.

Messe pontificale : La presse mondiale s’en fait l’écho

pape-benoit3.JPGLes confrères étrangers ont rapporté tous les étapes de la visite papale au Cameroun.

C’est la position de Benoît XVI sur le Vih sida qui n’en finit pas d’intéresser la presse internationale : “Benoît XVI renforce la position de l'Église contre le préservatif”, titre Le Monde. Selon l’envoyée spéciale du quotidien français, “acclamé par des milliers de personnes tout au long de son parcours entre l’aéroport de Yaoundé (Cameroun), où il est arrivé mardi 17 mars, et la nonciature apostolique, le pape n’a sans doute pas porté attention aux immenses panneaux publicitaires, qui, de loin en loin, vantent les mérites du préservatif dans la lutte contre le sida”.

L’Express qui trouve que “le pape conteste l’efficacité du préservatif ”, donne la parole à de nombreuses personnalités dont Alain Jupé, qui réaffirme être né dans la religion catholique, mais qui “condamne le pape”.

Prenant la défense du pape, La Croix, journal d’obédience catholique, s’en prend aux journalistes qui, selon le journal, “à bord de l’avion papal mardi 17 mars, auraient mal retranscrit ces propos, semant ainsi la perturbation dans l’opinion publique à partir de citations tronquées”.

Sur la messe dite par le Saint père au Stade Ahmadou Ahidjo de Yaoundé hier, Le Monde écrit que “dans son homélie, le pape a déploré ”le bouleversement de la vie traditionnelle” africaine et ”la tyrannie du matérialisme” sous l’effet de la mondialisation”. Le quotidien qui rapporte les propos du Saint père, avertit que ”l’Afrique en général et le Cameroun en particulier encourent le risque de ne pas reconnaître” Dieu, ”le véritable auteur de la vie”. Décrivant l’euphorie des croyants, Le Monde rapporte les propos d’une jeune dame qui s’exclame : “C’est l’heure de l’Afrique”.

Paul Biya

Une messe dont les confrères étrangers s’accordent sur la popularité, sous fond de polémique.  “60.000 personnes à l’intérieur du stade de Yaoundé et des milliers restées en dehors”, selon La Croix, “45.000 dans les gradins plus la pelouse”, estime Le Monde qui indique que “les gradins et tribunes étaient quasiment pleins une heure avant le début de la messe pontificale  et d’’autres y étaient présents depuis l’aube”. C’est “un impressionnant service d’ordre, les gradins, tribunes et pelouse étaient pleins alors que de nombreuses personnes ont dû rester à l’extérieur du stade”, signale L’Express.

Fouinant dans les coulisses, L’Express révèle que “le pape Benoît XVI a incité les évêques camerounais à se faire ”les défenseurs des droits des plus pauvres” et ”à susciter et encourager l’exercice de la charité”. Le journal annonce que le pape qui a rencontré les évêques mercredi en fin de matinée, “a balayé avec eux les spécificités de l'Église sur place : concurrence avec les ”sectes” et les mouvements ésotériques, mode de vie et formation des prêtres, liturgie... ”. Ajoutant que sur “le célibat des prêtres, qui n’est pas toujours respecté à travers l’Afrique, Benoît XVI devait rappeler que le pasteur est avant tout ”un homme de prière” et qu’il doit s’en tenir à ”ses engagements pris lors de son ordination”. Rappelant que Benoît XVI a placé son premier voyage en Afrique sous le signe de ”la foi et de la morale”

Revenant sur une crainte de récupération de l’événement par le pouvoir politique, tel que le prédisait déjà l’envoyé spécial de France 24, le reporter de Le monde rapporte que “Benoît XVI a été accueilli par le président Paul Biya, qui a trouvé dans cette visite une tribune politique opportune, s’affichant sur des portraits géants en ”parfaite communion” avec le pape”. Et le successeur de Pierre n’a pas manqué de lui rappeler en une phrase que l’Afrique souffre de manière ”disproportionnée” : et que ”Face à la souffrance ou à la violence, la pauvreté ou la faim, la corruption ou l’abus de pouvoir, un chrétien ne peut pas demeurer silencieux”.

Lindovi Ndjio (Stagiaire), La Nouvelle Expression, 20 Mars 2009

Ces interrogations sur le traitement médiatique de l'affaire du condom dans la presse étrangère, nécessitent cependant un certain recul. Deux possibilités, dont l'une éclipse rapidement l'autre. Les médias camerounais offrent toujours une couverture très complète des visites de chefs d'État ou personnalités étrangères au Cameroun. Ces visites apportent en effet, d'une part, une caution au gouvernement en place (qui en a bien besoin), et d'autre part donnent aux camerounais la confortable opinion que leur pays bénéficie d'une place importante dans le jeu international. C'est une réaction purement humaine que l'on ne remarque certainement pas qu'au Cameroun ! Mais les pays du « Tiers-monde » éprouvent parfois plus que les autres un besoin de reconnaissance qui permet d'espérer en temps voulu une aide financière ou un soutien politique. Dénigrer un de ces visiteurs influents, c'est dénigrer l'importance du pays. Cette article signé Alain Blaise Batongué semble aller dans le sens de cette première idée :

Le pape, Dieu et le Cameroun

Certains ont voulu réduire la visite du pape au Cameroun, la première en Afrique depuis son élection en avril 2005, à la polémique provoquée par ses déclarations sur l'utilisation du préservatif dans la lutte contre le Vih-Sida. Avant même que son avion n'atterrisse à Yaoundé-Nsimalen. Comme s'ils voulaient faire de ce voyage symbolique un mort-né. Mais peut-on sincèrement reprocher à un pape de l'église catholique de condamner l'utilisation du préservatif dès lors que la position originelle de Rome -régulièrement réaffirmée par Jean Paul II, le prédécesseur de Benoît XVI- est qu'on ne peut pas dissocier la sexualité de la procréation, et les relations sexuelles (appelés ici actes matrimoniaux) doivent être comprises dans le cadre d'une institution qui est le mariage et dans un lit qui est le lit conjugal ?
On peut comprendre que les enjeux commerciaux que charrie le marketing autour du préservatif, ajoutés à l'effacement et au déclin de la foi chrétienne en Occident, aient amené les médias occidentaux à imposer dans l'agenda de la visite papale cette question qui ne répond pourtant pas à une préoccupation essentielle de l'église catholique, hier comme aujourd'hui : même en considérant que le monde évolue et qu'il faut intégrer les tendances de son temps, doit-on accepter que le préservatif est plus important que la vertu de la fidélité ?

Ce débat a failli éclipser le fait que la visite du Saint Père au Cameroun, la 3e en un quart de siècle sur notre terre, est une véritable grâce. Autant on ne peut nier qu'elle était souhaitée et attendue, eu égard aux nombreux problèmes qui minent notre pays et qui avaient manifestement besoin d'un regard spécial, sans doute pour provoquer un déclic, un électrochoc pour engager une véritable réconciliation nationale et dissiper, peu à peu, les nuages qui s'amoncellent et assombrissent son avenir.
Au moment de dire au revoir à son hôte de marque, Paul Biya ne reconnaissait-il pas lui-même à l'aéroport de Yaoundé-Nsimalen : "Votre visite a été pour tous les Camerounais un grand honneur et une grande joie. Vous avez pu, j'en suis sûr, mesurer leur ferveur, leur déférence et, si j'ose dire, leur affection. Car ils savent que Vos paroles sont sincères. Qu'elles traduisent un sentiment profond d'indignation contre l'injustice, une réelle inquiétude devant la permanence des tensions, mais aussi un espoir de paix et de fraternité entre les hommes.

Elles ne pouvaient que leur aller droit au cœur. En effet, le monde tel qu'il va, ne peut que susciter la crainte de l'avenir. Les conflits ouverts ou larvés perdurent en Afrique et continuent de provoquer misère et désolation (…) Les difficultés de la vie quotidienne pourraient avoir des répercussions défavorables sur les valeurs morales qui structurent nos sociétés. Je comprends que Vous partagez ces inquiétudes. C'est pourquoi nous espérons que le deuxième Synode des Evêques pour l'Afrique les prendra en considération. Pour notre part, nous sommes certains que la Très Haute Autorité Spirituelle et Morale que Vous incarnez sera d'un grand secours pour alléger nos craintes et faire renaître l'espérance dans le cœur des Africains. " On aurait qu'il parlait davantage du Cameroun dont la situation est au bord de l'explosion.

Le pape l'a si bien compris qu'il a répondu : " La chaleur du soleil africain s'est comme reflétée dans la chaleur de l'hospitalité dont vous m'avez gratifiée (…) Je suis heureux également que les membres d'autres communautés ecclésiales chrétiennes aient pu être présents à certains de nos rassemblements, et je leur renouvelle mes souhaits respectueux, ainsi qu'à leurs responsables (…) Beaucoup de réalités dont j'ai été le témoin ici resteront profondément gravées dans ma mémoire. Au Centre Cardinal Léger, il était très émouvant de constater l'attention dont font l'objet les malades et les handicapés, qui sont parmi les membres les plus vulnérables de notre société. Cette compassion, qui est celle du Christ, est un signe assuré d'espérance pour l'avenir de l'Église et de l'Afrique. "

Même si on regrettera qu'il n'ait pas attaqué de manière frontale et directe les maux qui minent le Cameroun -et Dieu seul sait s'il les connaît- Benoît XVI a préféré les envelopper dans des généralités très africaines, comme dans un symbole : " Habitants du Cameroun, je vous exhorte à saisir l'instant que Dieu vous a donné ! Répondez à son appel à porter la réconciliation, la guérison et la paix à vos communautés et à votre société ! Travaillez à éliminer l'injustice, la pauvreté et la faim partout où vous les rencontrez ! Et que Dieu bénisse ce merveilleux pays qui est " une Afrique en miniature ", qui est une terre de promesse et une terre d'une rayonnante beauté. Que Dieu vous bénisse tous ! "

Injustices, pauvreté, faim, puis réconciliation pour la guérison et la paix. Y avait-il des mots plus significatifs pour décrire les maux du Cameroun aujourd'hui ? Si les Camerounais ont démontré, le temps de la visite papale, qu'ils pouvaient faire les choses à peu près correctement, il reste à espérer qu'on ne prendra pas ces propos et cette visite comme une simple récréation, un intermède. Les attitudes et actions politiques des prochains jours seront sans nul doute des indices pour sonder l'avenir et les réelles intentions du président de la République qui a semblé requinqué par cette visite papale. En espérant qu'il a été effectivement touché par le Saint esprit.

Par Alain B. Batongué, Mutations, 23 mars 2009 

En l'occurrence, « l'affaire du condom » a peut-être au contraire permis de mettre en lumière le passage au Cameroun du Pape. Ce que peuvent décemment regretter les journalistes camerounais, ce que semble dans cet article regretter Alain Blaise Batongué, directeur de la publication du premier quotidien privé au Cameroun – ainsi que l'ensemble de la population – c'est que cette affaire a éclipsé effectivement des débats spécifiques au Cameroun, dont un traitement privilégié aurait directement permis un changement. Je pense notamment au respect des droits de l'Homme, à la liberté de la presse, ou encore aux enrichissements personnels des 'Grands' (prélats catholiques compris dans ce large lot) au dépends de leurs compatriotes... pour ne prendre que ces exemples, largement traités par la presse camerounaise privée au moment du passage du Pape.

Conclusion

Nous concluons ce chapitre par une constatation. Le traitement par la presse écrite privée camerounaise de la polémique sur l'usage du préservatif dans la lutte contre le sida, s'apparentait plus à une couverture bienveillante qu'à un lynchage médiatique tel qu'on a pu l'observer ailleurs dans le monde. Les opinions semblent d'autre part considérer les propos du Pape comme une position défendable.

Rappelons toutefois qu'il s'agit là d'articles écrits par des journalistes, dans des journaux qui entendent jouir d'une réputation de sérieux. Ces articles ne reflètent pas nécessairement l'opinion publique sur la question. Les camerounais s'informant essentiellement par la voie de la radio, laquelle est un secteur beaucoup plus « grande gueule », il serait difficile de mener une étude complète sur la réception des propos du Pape dans l'opinion publique camerounaise, dans un laps de temps aussi cours et en restant derrière son ordinateur. Pour commencer, il faudrait se rendre sur place pendant de longues semaines, afin de mener une enquête quantitative plutôt laborieuse mais certainement instructive. Ce n'est pas l'objet de ce document.

Nous relativisons donc, mais nous concluons cependant sur un point qui ne pouvait pas apparaître dans l'immédiat, à la lecture de ces textes : les articles sur la polémique ne sont pas si nombreux. Au vu de l'ensemble des sujets traités dans la presse camerounaise, au vu de la richesse des débats que la venue du Pape a remis sur le tapis, au vu enfin de la prolifération dans les médias d'articles, reportages, interviews, portraits... ayant pour cadre Benoît XVI, nous ne pouvons que constater que la presse camerounaise a accordé à « l'affaire du condom » une place bien maigre dans ces colonnes, loin du lynchage médiatique des médias français. Une place qui est proportionnelle à l'importance et la gravité accordée au sujet.

Sources

Alain Blaise Batongué : le Pape, Dieu et le Cameroun, Mutations, 23 mars 2009

Anne Bihina Perrot : La déclaration du pape nous inspire, propos recueillis par Dorine Ekwè, Mutations 20 Mars 2009

Benoît XVI : «On ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs», Librairie Editrice du Vatican, Le Jour (extraits), 18 mars 2009

Cathy Yogo : La journée du pape : Benoît XVI contre l’usage du préservatif, Le Jour, 18 mars 2009

Des évêques réagissent à la position de Benoît XVI sur l’usage du préservatif, propos recueillis par Cathy Yogo et Adrienne Engono, Le Jour, 19 mars 2009

Célestin Obama : Préservatif : L'Instrumentum laboris contracte le sida, Mutations, 19 Mars 2009

Hubert Mono Ndjana : Tout compte fait, le pape n’a pas tort, La Nouvelle Expression, 20 Mars 2009

Justin Blaise Akono : Benoît XVI : Le messager de la continuité, Mutations, 20 Mars 2009

Lindovi Ndjio (Stagiaire) : Messe pontificale : La presse mondiale s’en fait l’écho, La Nouvelle Expression, 20 Mars 2009

24.03.2009

Le Pape, le sida et la presse camerounaise (3/4)

Deux articles maintenant dont les auteurs vont directement défendre les propos du Pape sur la lutte contre le sida. Le premier aurait certainement été censuré dans les médias français, et son auteur sacrifié au bûcher des droits de l'Homme et de la tolérance. Mono Djana, philosophe réputé au Cameroun pour ne pas avoir sa langue dans sa poche, fait preuve de son habituelle truculence.

Tout compte fait, le pape n’a pas tort

mono ndjana.JPGLa déclaration du Très Saint Père, faite à brûle – pourpoint à son arrivée en terre Camerounaise le 17 mars 2009, quant à la distribution des préservatifs qui aggraverait le problème du Vih/Sida, a suscité un tollé de véhémentes protestations presque partout dans le monde. On peut même parler d’une indignation planétaire, d’une consternation outrée de la part des personnalités politiques de premier plan, de la gauche comme de la droite, des ONG et des médecins avec ou sans frontières. Quelque part, on l’a même taxé d’un conservatisme attardé. Eux sont donc progressistes, apôtres du condom protecteur, bouclier des preux chevaliers de la guerre internationale de libération sexuelle.

Le nihilisme de la postmodernité

Ce courant de pensée participe en effet de la négation des grandes valeurs qui sont au fondement de la civilisation judéo-chrétienne, et, corrélativement, de la promotion d’une idéologie libertaire qui piétine l’éthique traditionnelle. Si Dieu est mort, tout est permis, disait Raskolnikov. Nos bien-pensants se sont d’abord livrés à la mise à mort de Dieu pour tout se permettre. Pour écarter la norme et normaliser l’écart dans lequel ils se sont joyeusement installés. Quiconque rappelle la norme dans cette griserie anomique apparaît comme un attardé. En un certain sens, le Souverain Pontife a sonné le glas et la fin de la récréation pour rappeler aux noceurs pervers les normes de l’éthique sexuelle. Et en cela il n’avait pas tort.

Le principe éducation et responsabilité

C’est d’éthique en effet qu’il est fondamentalement question. L’humanité a besoin de femmes et d’hommes sains d’esprit et de corps, qui considèrent les organes de la procréation comme des parties sacrées du corps qui, par conséquent, méritent le plus grand respect, au lieu qu’on les prenne, comme cela se passe aujourd’hui, pour de simples machines à plaisir. L’anthropologie africaine par exemple, tout comme d’ailleurs l’anthropologie des autres traditions, s’oppose totalement à cette banalisation du sexe, qu’on oblige de revêtir toute sorte d’objets en plastique dans la perspective unique de la sensualité. Pour respecter le planning familial, nos parents, qui ne s’encombraient pas de la problématique des périodes fécondes et des périodes non-fécondes, s’abstenaient tout simplement pour un espacement des naissances raisonnable.

La doctrine du Vatican est constante sur ce point, et ce n’est pas du conservatisme. Elle consiste à éduquer les enfants à l’abstinence avant le mariage, puis à la fidélité, au lieu de se laisser emporter avec légèreté à la tentation de la facilité par une universelle distribution des préservatifs. Si je me mets par exemple à distribuer des préservatifs chaque matin à mes enfants, sous prétexte que la mode le recommande, cette extrême sollicitude ne signifierait rien d’autre que leur enseigner une licencieuse philosophie du corps : vous avez le condom, ne vous privez plus. Il ne s’agirait là, ni plus ni moins, que d’une abdication des adultes devant leurs obligations morales vis-à-vis de leur progéniture qui se voit ainsi expédiée dans les joutes de la dépravation. L’éthique chrétienne ne permet pas cette défaite de la pensée qui fait comme si la course vers le sexe était d’une fatalité inexorable, à la manière d’un fleuve qui court fatalement vers la mer. Une force qui va. Non. L’élan sexuel peut et doit se canaliser. Ce qui favorise la propagation du Sida, ce n’est pas la condamnation du préservatif, mais l’extrême licence sexuelle développée par l’idéologie libertaire.

Quand le Pape parle de l’aggravation du problème, on peut présumer par ailleurs que le fait d’empocher des milliards et des milliards de Dollars est ce qui empêche les industries des préservatifs de financer plutôt la recherche sur le Sida. Plus on privilégie le capitalisme dans ce secteur, moins on renforce la recherche, et plus le mal s’aggrave avec la conséquence de la décimation des populations vulnérables. Les campagnes surmédiatisées pour les préservatifs ne sont donc, finalement, que de l’opium pour peuples vulnérables, non sans compter que les substances dont s’enduit les petits cylindres gonflables se trouvent déjà soupçonnées de porter des germes incertains. La condamnation de la condamnation du Pape apparaît en définitive comme une forme de terrorisme idéologique qui veut étouffer toute pensée contraire.

(...)

Hubert Mono Ndjana, La Nouvelle Expression, 20 Mars 2009

Nous n'avons sélectionné de cet article uniquement ce qui concernait la déclaration du Pape. L'auteur évoque ensuite, de manière qui pourrait choquer les esprits en France, l'homosexualité. Ce n'est pas inintéressant d'un point de vue sociologique, mais hors de propos en l'occurrence. Le second article, qui donne la parole aux potentiels défenseurs du Pape, est plus consensuel à des yeux européens – ce qui n'est pas difficile. Il s'agit tout simplement de la réaction d'évêques camerounais. Ceux-ci soutiennent la position du Vatican ou condamnent la médiatisation de l'affaire, dans laquelle certains croient même reconnaître une forme de néocolonialisme (comme Jean-Marie Benoît Balla, évêque de Bafia).

Des évêques réagissent à la position de Benoît XVI sur l’usage du préservatif.

Samuel Kleda, évêque co-adjuteur de Douala : « C’est la position de l'Église »

Le Saint Père n’a que réitéré la position de l'Église. Il est impossible que nous encouragions l’utilisation du préservatif, pour lutter contre la Sida. Elle a toujours prescrit deux voies pour une lutte efficace contre cette pandémie ; l’abstinence et la fidélité. Si l’on s’abstient des rapports, on barre carrément la voie au Sida. Pour les personnes déjà infectées par le virus, la meilleure solution, c’est de s’abstenir. A ce moment-là, le couple doit vivre comme frère et sœur. On ne peut pas présenter le préservatif comme un moyen pour freiner l’évolution du sida.

Jean-Marie Benoît Balla, évêque de Bafia : « Les médias ont voulu détourner les Africains »

L’utilisation du préservatif n’a pas fait de problème ces derniers jours. Ce sont les médias qui ont voulu détourner les Africains du sens de la visite du pape au Cameroun. Au lieu de parler du message que le Saint Père a adressé à l’Afrique, ils se contentent des choses dont ils ont parlé pendant le voyage, des causeries qu’ils ont eues avec le pape dans l’avion. Nous ne sommes plus à ce stade où, à partir de l’Occident, on doit dire ce que l’Afrique doit entendre. Nous sommes assez mûrs pour savoir ce que le Saint Père a à nous dire et l’apprécier nous-mêmes. Nous refusons le néo-colonialisme.

Jérôme Owono Mimboé, évêque d’Obala : « Le préservatif, la voie ouverte au libertinage sexuel »

En diffusant une information, les médias ont un objectif. C’est indigne, la quantité de méchancetés et de faussetés que certains disent sur le pape. Mais, sur la question du préservatif, le Saint Père ne peut avoir que cette position. On peut le tuer pour ça ou faire autant avec nous, le pape ne peut pas changer d’avis. Il se base sur la morale qu’il nous enseigne et que nous partageons avec lui. Elle stipule que l’homme n’est pas libre de faire n’importe quoi. Dire aux gens d’utiliser le préservatif, c’est ouvrir la voix au libertinage sexuel, au dévergondage sexuel. La tendance moderne veut que l’homme soit libre de poser les actes qu’on veut : peut tuer ou non, faire avorter une femme ou non.

Immanuel Bushu, évêque de Buéa : « Pas de démocratie sur l’usage du préservatif »

La question de l’usage du préservatif est une question morale qu’on ne peut pas évoquer avec légèreté. Il ne peut avoir de démocratie sur l’usage du préservatif. Le pape a simplement donné la position de l’Eglise catholique qui vient de la parole de Dieu. L’Eglise catholique ne peut pas changer sa position  sur l’usage du préservatif.

Cornelius Fontem, évêque de Bamenda : «Il ne faut pas faire la promotion du préservatif »

Le pape a raison de dire que la pandémie du Sida ne pourrait être stoppée tant qu’on fait la promotion du préservatif. Elle ne peut pas être réglée de la sorte. Surtout en milieux jeunes, la tranche sociale la plus touchée.  J’ai des cas dans mon diocèse qui montrent que la situation va empirer si l’on n’adopte pas la position de l’Eglise.

Alvert Vonbuel, évêque centrafricain : « Le pape n’a pas dit exactement ce que les journalistes ont diffusé »

Le pape n’a pas dit exactement ce que les journalistes ont diffusé. Le Saint Père a plutôt dit que ce n’est pas seulement le préservatif qui va résoudre le problème du sida. Les journaux ont seulement relayé « pas de préservatif », et tout le monde parle de ça aujourd’hui. L'Église sait que, dans la lutte contre la sida, l’engagement dans la fidélité est plus important que l’usage du préservatif.

François Xavier Amara, chapelain de sa sainteté : « L’église n’a jamais accepté l’usage du préservatif ».

Le pape Benoît XVI n’est pas le premier à parler du préservatif. Son prédécesseur, Jean Paul II l’avait déjà fait. Il avait interdit l’utilisation du préservatif. Je ne sais pas pourquoi la déclaration du pape Benoît XVI fait tant de bruit. Est-ce parce qu’il l’a dit publiquement pendant son voyage en Afrique. L’église n’a jamais accepté l’usage du préservatif. Le problème se pose sur le comportement de notre jeunesse qui se laisse aller, à cause du préservatif. Elle fait n’importe quoi. Est-ce normal ?

Propos recueillis par Cathy Yogo et Adrienne Engono, Le Jour, 19 mars 2009

23.03.2009

Le Pape, le sida et la presse camerounaise (2/4)

Le refus d'une dénonciation catégorique dans la presse

Ce qui va marquer dans la presse écrite privée camerounaise, c'est le refus d'une dénonciation catégorique des propos du Pape. Certes, les réactions ne seront jamais neutres, tant celles des professionnels laïcs de la lutte contre le sida que celles de l'Église ou du citoyen lambda. Nous commençons par des réactions venant de personnes qui considèrent le préservatif comme un outil de lutte contre la propagation de la maladie, en l'occurrence une professionnelle de la prévention contre le sida, Anne Bihina Perrot, directrice nationale de Care Cameroun, interviewée dans les colonnes du quotidien Mutations. Cette interview sort du cadre du préservatif pour faire l'état des lieux de l'accès aux médicaments et aux soins. Sa position, qui consiste à relativiser autant le sens que l'impact de la déclaration de Benoît XVI, est remarquable. Pourquoi ne condamne t-elle pas catégoriquement les idées du Vatican ? Crainte de se voir opposer les catholiques du pays, de braquer son terrain ? Corruption ? Ou tout simplement, reconnaissance d'un impact positif que peut avoir le discours du Pape, qui, on l'a vu, ne se contente pas de s'exprimer sur le préservatif ? Nous laissons au lecteur la liberté d'en juger.

Anne Bihina Perrot : La déclaration du pape nous inspire.

La directrice nationale de Care Cameroun estime que le message de Benoit XVI peut aider à lutter contre la stigmatisation des malades.

Quelle est votre réaction par rapport à la sortie du pape sur préservatif ?

Je dirais que l'approche qu'a Care par rapport à la prévention du Sida en général, c'est de développer une palette de solutions à proposer aux personnes qui peuvent en avoir besoin pour se protéger du Vih/Sida. Le préservatif a toujours été une des composantes de notre travail de prévention, notamment la promotion de son usage. Il y a d'autres volets dans l'ensemble des campagnes qui sont de parler aux jeunes pour qu'ils essaient de reporter la première relation le plus longtemps possible, pour des personnes qui choisissent d'être fidèles à un couple, de faire un test et ensuite de s'engager à cette fidélité. Pour les personnes qui choisissent de pratiquer l'abstinence, de persévérer dans ce comportement là si c'est un choix de vie pour eux. En matière de prévention, elle doit être toujours adaptée à la population qui est en face et qui souhaite avoir différents types de solutions. Je ne pense pas que cela ait un risque par rapport aux campagnes sur lesquelles nous sommes.

Cette position aurait-elle une incidence ?

Je pense que ce n'est pas une interdiction d'utiliser le préservatif dans les campagnes. Il faut savoir que le Cameroun a adopté depuis longtemps une pratique qui est basée sur le marketing social du préservatif qui veut que les préservatifs ne soient pas donnés gratuitement. Ça fait réfléchir aussi sur sa propre sexualité. Nous pensons que faire la prévention avec cet outil rend les gens plus conscients de leurs responsabilités. Nos campagnes sont donc des campagnes de responsabilisation par rapport au préservatif. Je pense que, avec certains partenaires de travail de terrain qui peuvent avoir les mêmes approches que celle défendue par le pape, c'est sûr que les campagnes de prévention ne vont pas s'axer sur le préservatif mais on utilisera toutes les autres solutions possibles.

Le pape a par ailleurs demandé l'accès total aux médicaments par les malades…

Il y a différents niveaux d'accès. Depuis la gratuité des Arv, on a quand même une grosse augmentation des patients qui ont accès aux médicaments puisque si on estime qu'il y a à peu près 160.000 patients qui ont besoin d'un traitement actuellement au Cameroun, on est au-delà de 60.000 qui sont déjà sous traitement donc on est à plus de 40% de la situation est correcte. Les 60% se retrouvent chez des personnes qui ont des difficultés financières même si les Arv sont gratuits parce qu'il y a un certain nombre d'examens autour de la prise des médicaments. Il y a certains médicaments contre les maladies opportunistes qui restent avec un certain coût pour les patients et il peut y avoir pour les patients vulnérables économiquement une difficulté d'accès qui peut être liée à ça. Il y a aussi cette capacité à rejoindre les centres pour bénéficier du traitement. Il peut y avoir différents niveaux qui peuvent faire que certains patients n'ont pas encore accès aux médicaments.

Il a aussi incité les populations catholiques à s'impliquer dans l'accompagnement des malades…

C'est un message que nous allons utiliser pour renforcer l'adhésion des populations dans ce sens par rapport à leur tolérance vis-à-vis des patients, à leur capacité d'être en empathie avec eux et leur disposition de les accompagner. Nous nous appuyons dans certaines actions sur des groupes et associations confessionnelles qui ont une grande capacité d'écoute et peuvent mieux véhiculer certains messages auprès des malades. Je pense que là-dessus, il y a une partie du message du pape que nous allons nous charger de relayer fortement pour augmenter encore les capacités de prise en charge des patients par toute la communauté, car ce n'est pas que l'affaire des médecins.

Propos recueillis par Dorine Ekwè, Mutations 20 Mars 2009

Poursuivons avec un article beaucoup plus dur, publié dans la même édition du journal Mutations, le 20 mars. L'auteur, Justin Blaise Akono, profite de « l'affaire du condom » pour livrer une description sévère du successeur de Jean Paul II. Soulignant les différences entre les deux derniers Papes, il met surtout en avan, à travers notamment une sortie sur le préservatif jugée conservatrice et en décalage avec les comportements et opinions au Cameroun, l'incorrigible talent de Benoît XVI pour s'attirer les foudres de la presse. Justin Blaise Akono cite ainsi Le Point en preuve de ce talent – il faut dire que ces dernières semaines, la presse française n'a pas laissé de repos au Vatican. Dans une seconde partie pourtant, le journaliste relativise cette apparente rupture dans l'Église. Si Jean-Paul II était un homme plus charismatique que Benoît XVI et beaucoup plus chaleureux, il partageait les mêmes idées, défendait les mêmes positions, professait la même foi. En bref, nous ne pouvons regretter Jean-Paul II au motif que Benoît XVI a des positions radicales, car les deux hommes partageaient probablement ces positions. Simplement, la chaleur naturelle de Jean-Paul II fait que son message « passait mieux ».

Benoît XVI : Le messager de la continuité

pape-benoit2.JPGArrivé pour la première fois en Afrique sous fond de polémique, le pape reste fidèle à la ligne de l'Église sur le Sida.

La première image de Sa Sainteté Benoît XVI lorsqu'il foule le sol du Cameroun mardi dernier n'est pas du tout heureuse. Le pape est resté bloqué dans son avion pendant une dizaine de minutes à telle enseigne que le successeur de Jean-Paul II, à la descente d'Alitalia, compagnie de navigation aérienne italienne, avait le regard ferme et orienté vers le sol, comme s'il avait peur d'être trahi par cette maudite passerelle inadaptée à l’aéronef qui le transportait. La première rupture avec son prédécesseur Jean-Paul II apparaît nette, d'entrée de jeu. Le 10 août 1985, presque à la même heure, bien avant que le pape pèlerin ne baise le sol camerounais, Jean-Paul II avait béni, du haut de la sortie de son avion, les foules venues nombreuses l'attendre à l'aéroport de Yaoundé, qui tient lieu aujourd’hui de base aérienne militaire. Benoît XVI n'a pas offert aux "croyants" camerounais cette preuve de chaleur du Polonais Jean-Paul II.

Passé cette épreuve d'apparence, cette froideur du 265è chef de l'Église catholique romaine, 264è successeur de Saint Pierre, Benoît XVI avait déjà cassé la baraque sans être arrivé à Yaoundé. Capitale d'un pays très engagé dans la lutte contre le Sida et qui met avant, en plus de l'abstinence, l'utilisation du préservatif que le chef de l'Église catholique continue à combattre. Il a estimé dans l'avion qui le transportait, que l'on ne peut "pas régler le problème du sida", pandémie aux effets dévastateurs en Afrique, "avec la distribution de préservatifs. Au contraire (leur) utilisation aggrave le problème", a déclaré le Saint-Père. A-t-il voulu mettre un peu d'eau dans son vin de messe lors de l'office d'hier au stade Omnisports Ahmadou Ahidjo lorsqu'il a donné des conseils aux familles ou aux jeunes qui ne se sont pas encore engagés ? "Que les hommes aiment leur femme et que les jeunes gardent leur pureté". Cette doctrine, Joseph Alois Ratzinger en est coutumière du fait, pour la protection de l'éthique de son Église. Benoît XVI en inquiète plus d'un, les raisons les plus fréquemment mises en avant sont d'ailleurs résumées dans le journal français Le Point, qui écrit : "autant on pouvait accepter le brillant professeur de théologie, autant il convient de se méfier du" gardien de l'orthodoxie.

Silences

Ratzinger, explique-t-il, "est désormais considéré comme le grand inquisiteur et on ne compte plus ses "non". Non au communisme et au libéralisme. (...) Non au sacerdoce féminin. (...). Non à l'homosexualité. (...) Non au rock'n'roll. (...) Non à la réforme liturgique voulue par Paul VI. (...) Non à une vision syncrétique du rapport interreligieux". L'une des illustrations vécues hier lors de la messe pontificale, les invités à la table du seigneur doivent se mettre à genou pour recevoir le corps du Christ. L'on a bien l'intention d'évoquer quelques comparaisons fortes ou subjectives telles que recevoir sa bénédiction, calepin en main et plume au poing. Ce qui ne fut pas le cas lors des deux premières visites d'un pape au Cameroun, le jeune reporter étant encore écolier puis collégien. Mais, cette comparaison trouve vite ses limites.

Car, selon certains observateurs, parfois à l'intérieur même du corps, Benoît XVI apparaît comme "l'héritier, l'élu de Jean-Paul II" le gardien de la doctrine et dauphin de Karol Wojtyla. Et c'est bien pourquoi il est contradictoire de saluer avec une quasi-unanimité le pontificat de Jean-Paul II et d'accueillir avec méfiance l'homme d'Eglise dont il était le plus proche et auquel il avait confié les clés de sa doctrine. "Agir ainsi, c'est reconnaître que l'affection envers Jean-Paul II reposait sur une simple apparence et non sur le fond de sa pensée qui, bien qu'elle soit la même, est contestée quand elle est symbolisée par un autre. Ratzinger est dans la continuité de Wojtyla. Respecter le premier, c'est continuer d'aimer le second", signait encore récemment Paris Match, un magazine français.

Ce second qui, faute du charisme du premier, s'est illustré par le silence. La plupart du temps, les paroles sont écrites. Même les bénédictions comme lors de son allocution à l'aéroport de Yaoundé Nsimalen et le sourire difficile de cet octogénaire contrastent d'avec le "N'ayez pas peur" de son prédécesseur à Varsovie en Pologne alors qu'il venait d'accéder au trône du Vatican. Lors de l'homélie au Saint siège dimanche dernier, avant son départ, le pape Benoît XVI promettait de venir porter les souffrances de l'Afrique engluée dans la pauvreté depuis des siècles et étranglée dans l'engrenage de la crise financière internationale. Les Africains ont attendu l'assurance de l'homme de Dieu depuis Yaoundé. Le fera-t-il au moment où son avion décollera pour l'Angola ? Benoît XVI semble encore garder quelques mystères sur l'Afrique.

Justin Blaise Akono, Mutations, 20 Mars 2009

Elle a mis le temps, mais la voilà...

... la Quatrième planche du Portail des Royaumes !

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22.03.2009

Le Pape, le sida et la presse camerounaise (1/4)

Introduction

Nous étudions ici le traitement dans trois journaux de la presse privée camerounaise de la polémique sur le préservatif que nous nommerons « l'affaire du condom ».

Les articles étudiés proviennent des quotidiens La Nouvelle Expression, Mutations et Le Jour. Le Messager n'est pas absent de cette enquête par censure volontaire, mais simplement parce que l'accès à ce quotidien sur Internet n'a pas permis de recueillir suffisamment de matière sur ce sujet.

D'autres articles, extraits des trois autres journaux, n'apparaissent pas dans ce chapitre, pour différentes raisons : ou par oubli de notre part, dans ce cas nous nous en excusons, ou parce qu'ils n'apportaient rien de plus au débat, soit pour des raisons de redondance (dans ce cas, il a fallu faire un choix), soit parce qu'ils ne faisaient que retranscrire une dépêche de l'Agence France Presse. Nous espérons qu'à travers les articles retenus, le lecteur aura une vision équilibrée de ce qu'a été le traitement dans la presse écrite privée camerounaise des déclarations de Benoît XVI sur la lutte contre le sida, peu avant son arrivée à Yaoundé.

Nous allons étudier ce traitement en trois points. Le premier, rapide, montre les différentes façons dont ont été rapportés les propos du Pape. Ce point permet de connaître exactement les termes du débat et surtout de savoir ce que les journalistes camerounais connaissaient de l'affaire au moment où ils écrivaient. Le second point donne les réactions trouvées dans la presse. Le panel d'opinions exprimées est assez large, et surtout, nous avons noté que les dénonciations étaient assez rarement aussi catégoriques ni aussi systématiques qu'en France. Enfin, nous avons remarqué que la presse camerounaise s'inquiétait beaucoup des conséquences de cette polémique sur le traitement dans les médias étrangers de la venue du Pape au Cameroun, ce qui fera l'objet d'un troisième point.

La déclaration de Benoît XVI sur le sida :

Nous la retrouvons dans le quotidien Le Jour, qui rapporte l'intégralité des questions posées au Pape par les journalistes du monde entier dans l'avion qui l'emmenait au Cameroun. Notons que la question posée sur le préservatif vient d'un journaliste français, de France 21. Nous reviendrons dans d'autres chapitres sur les échanges extérieurs au thème du sida. 

Benoît XVI : «On ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs»

Le texte intégral de l'entretien du 17 mars 2009 entre le pape et les journalistes sur le vol Rome-Yaoundé.

(...)

Philippe Visseyrias, de France 2 : Votre Sainteté, parmi les nombreux maux qui affligent l'Afrique, il y a également en particulier celui de la diffusion du SIDA. La position de l'Eglise catholique sur la façon de lutter contre celui-ci est souvent considérée comme n'étant pas réaliste et efficace. Affronterez-vous ce thème au cours du voyage ?

Je dirais le contraire : je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte conte le SIDA est précisément l'Eglise catholique, avec ses mouvements, avec ses différentes réalités. Je pense à la Communauté de Sant'Egidio qui accomplit tant, de manière visible et aussi invisible, pour la lute contre le SIDA, aux camilliens, à toutes les sœurs qui sont à la disposition des malades... Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du SIDA uniquement avec des slogans publicitaires. Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas les Africains2, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d'augmenter le problème. La solution ne peut se trouver que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c'est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l'un avec l'autre, et le deuxième, une véritable amitié également et surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels, à être proches de ceux qui souffrent. Tels sont les facteurs qui aident et qui conduisent à des progrès visibles. Je dirais donc cette double force de renouveler l'homme intérieurement, de donner une force spirituelle et humaine pour un juste comportement à l'égard de son propre corps et de celui de l'autre, et cette capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester présents dans les situations d'épreuve. Il me semble que c'est la juste réponse, et c'est ce que fait l'Eglise, offrant ainsi une contribution très grande et importante. Nous remercions tous ceux qui le font.

(...)

Le Jour (extraits), 18 mars 2009

Dans la même édition du journal, nous trouvons un article dont le titre met le doigt sur la polémique sans oser l'exploiter. On note que la journaliste Cathy Yogo a considéré ce détail comme LE point à retenir du voyage de Benoît XVI. Cela permet d'affirmer que « l'affaire du condom » a également interpellé les journalistes camerounais, même si ceux-ci n'ont pas traité exclusivement ce débat. Le titre est cependant un titre-choc, comme les aime souvent le quotidien Le Jour et Cathy Yogo en particulier; le voyage et l'arrivée de Benoît XVI sont racontés dans leur ensemble, et le préservatif n'y occupe pas deux lignes sur une vingtaine. On a l'impression que Cathy Yogo a « senti » la médiatisation possible qu'elle pouvait créer autour de cette affaire, sans oser aller jusqu'au bout de son intuition. Elle se préserve donc en écrivant un article généraliste qui aborde sans les creuser plusieurs débats. Rappelons que dans la même édition, les réponses du Pape sont données intégralement, ce qui explique sans doute aussi ce choix d'angle.

La journée du pape : Benoît XVI contre l’usage du préservatif

Dans un entretien avec les journalistes dans l’avion, le Saint Père a dit que ce n’est pas le meilleur moyen pour combattre le Sida.

Benoît XVI au Cameroun.jpgAéroport de Yaoundé-Nsimalen. Mardi 17 mars 2009. Il est exactement 16h quand Benoît XVI descend de l'aéronef pontife, le Boeing 777-200 de Alitalia.

C’était après que l’on a décoincé la porte de l’avion qui n’arrivait pas à s’ouvrir. Le pape est accueilli au bas de la passerelle par le chef de l'État et son épouse qui fait une génuflexion pour recevoir sa bénédiction, en présence d’un parterre de journalistes, d’une presse nationale et internationale et de photographes.

Les éléments de la garde et ceux de la sécurité présidentielle veillent au grain. Impossible de franchir la ligne interdite quand on n’y est pas autorisé. Après avoir salué les officiels (ministres, ambassadeurs, évêques…), bravant le dispositif protocolaire, le Saint-Père a pris un bain de foule, encouragé par la Première Dame. «Vous pouvez allez vers eux », lui lance  Chantal Biya souriante et visiblement très émue d’accueillir le Saint-Père en terre camerounaise. 

La descente d’avion du pape a été précédée par celle des journalistes qui vont l’accompagner dans ce périple qui le conduira ensuite en Angola. Selon l’un d’eux, le pape a indiqué que son voyage au Cameroun devrait être placé sous le signe de la justice, la paix et la réconciliation. Il a aussi évoqué la question du préservatif qui, à son avis, n’est pas la solution pour lutter contre la pandémie du Sida qui ravage le continent.

Selon une journaliste du quotidien italien Libero, dans son entretien avec la presse pendant le voyage, Benoît XVI a aussi rejeté l'idée selon laquelle il serait confronté à un isolement au sein de l'Église, en particulier après la levée de l'excommunication de quatre évêques intégristes, dont Richard Williamson. Le Britannique a nié l'existence des chambres à gaz durant la Seconde Guerre mondiale.

Par Cathy Yogo, Le Jour, 18 mars 2009

1France 2 sera un des médias les plus bruyants dans le concert des réactions aux déclarations de Benoît XVI. La chaîne publique placera les émissions religieuses du dimanche 22 mars sous le signe du Sidaction, en signe d'opposition au Vatican.

2Notons la première partie de cette phrase. Le Pape condamne ainsi un non-engagement qui consiste à donner des moyens matériels sans assurer d'implication humaine. Pour lui, la cause du sida en Afrique vient d'un comportement, que le préservatif ne changera pas. Il rejoint en cela ceux qui dénoncent l'envoi de sacs de riz pour régler les problèmes de malnutrition - à cela prêt que manger du riz n'a rien d'immoral pour l'Eglise. Sa déclaration, au vu de la construction de la phrase, assimile le préservatif aux « slogans publicitaires » mais n'implique pas une négation totale a priori des bénéfices purement techniques du préservatif. Cette phrase peut-être interprétée à double sens. Les journalistes français, en oubliant la première partie, lui ont donnée le sens le plus dur, le plus catégorique.

21.03.2009

Remix d'Hôtel Rwanda


podcast
A partir de la chanson "children found" du film hôtel Rwanda et de la VF.

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