21.12.2009

La Dernière Escale (2/10)

Journal d'un condamné, extrait

L'eau suintait le long des tuyaux qui se tordaient tels des serpents rigides suspendus au plafond de ma cellule. De curieux gargouillements résonnaient dans la chaleur moite qui m'étouffait et me collait à la peau. J'attendais. Le temps semblait s'allonger indéfiniment, l'avenir m'oubliant, le présent m'ayant abandonné là comme la vague abandonne un coquillage sur la plage bientôt asséchée. Peut-être qu'on ne se souvenait plus de moi. Personne ne venait jamais dans le couloir où un néon grésillait. Je passais mes journées, mes nuits, mes siècles peut-être, allongé sur le matelas moisi qui constituait mon seul mobilier. Et pire que la solitude, je redoutais l'issue du procès. Qu'allait-on faire de moi ? me demandais-je des heures durant, et lorsque l'angoisse devenait trop forte, je marchais de longs en large du matelas à la grille, jusqu'à ce que la fatigue me reprenne et que je retombe dans la léthargie lugubre qui hantait ma vie. J'attendais. Cette attente était d'autant plus horrible que je connaissais le dénouement d'avance. J'avais le choix : la mort ou l'exil. Quelque part là haut, très loin dans une sphère supérieure, dans le monde de ceux qui vivent, des gens étaient en train de choisir pour moi et chaque minute, chaque gargouillement des tuyaux, chaque grésillement du néon, chaque battement de mon cœur me rapprochait de mon destin. 

Depuis mon arrivée ici je n'ai rien fait. Rien entrepris, rien créé, rien inventé. Je ne suis pas sorti, je n'ai rencontré personne, je ne travaille pas... Je ne dors pas non plus et je ne mange rien. Rien, c'est le terme qui correspond... Je me sens inutile sur cette terre qui n'est pas la mienne. Je me sens loin de chez moi. Et certains partent pour leur plaisir... Comment peut-on vouloir partir ? Comment peut-on vouloir partir sans aucun espoir de retour ? Comment peut-on vivre en sachant qu'il nous faudra mourir loin de chez nous ?

Je suis ici au service du ministère de la santé. Mais on ne m'a encore rien demandé. Dès mon arrivée, j'ai été convoqué au ministère des finances, structure qui nécessite une très importante bureaucratie, et qui comprend de nombreux bureaux. Celui auquel j'avais affaire ne concernait pourtant pas les finances. Vous n'en avez probablement jamais entendu parler, et cela ne m'étonne guère. Il s'agit du bureau pour le Recensement. Un nom générique qui en soi ne signifie pas grand-chose. Ce bureau ne dépendait d'ailleurs pas directement du ministère des finances, mais d'une société anonyme du nom de Rouche. Si vous reconnaissez cette société, qui en réalité ne se nomme pourtant pas du tout Rouche, vous ne lui trouverez rien de spécial. Il s'agit d'une société immobilière tout à fait commune, dont les bénéfices ne sortent pas de l'ordinaire, et qui n'a jamais eu de contentieux financier avec qui que ce soit. C'est pourtant de cette société que proviennent les financements et une bonne partie des cadres travaillant au bureau pour le Recensement. Je peux vous dire une chose sur ce bureau : c'est qu'il n'a jamais recensé qui que ce soit à ma connaissance.

J'avais rendez-vous avec un bureaucrate de moindre importance, qui entendait m'accueillir comme il se doit sur le territoire national :

- Monsieur Bernard Norendil ? Voilà vos papiers. Vous commencerez à travailler la semaine prochaine au ministère de la santé. Voici l'adresse à laquelle vous prendrez vos fonctions, ainsi que celle de votre appartement. Tous les renseignements pratiques sont dans ce dossier. Maintenant je dois vous lire vos droits.
« Vous pouvez bénéficier à votre choix de la nationalité du pays dans lequel vous résidez ou du statut provisoire de réfugié. Vous avez le droit de travailler, d'accéder à un niveau de vie moyen, vous avez le droit de vous informer par les moyens légaux du pays dans lequel vous résidez, vous pouvez acquérir et consommer toute production ou tout service légalement sur le marché. Vous devrez vous conforter aux lois de ce pays sous peine d'en être exclu. Vous ne disposez pas du droit d'expression. Toute tentative d'exprimer une idée, de tenir un propos quel qu'il soit, dans un journal, par un autre média ou par la manifestation vous privera des droits ci-dessus énoncés. Vous ne pouvez en aucun cas influencer la vie politique du pays dans lequel vous résidez, ni par le vote, ni par tout autre moyen légaux ou illégaux. Ces deux dernières propositions seront réévaluées dans six ans, six mois et six jours exactement en fonction de votre conduite à dater de cette heure. » Acceptez vous de vous conformer à ces droits ? 
- Vous en avez oublié un.
- Plait-il ?
- Je suppose que j'ai principalement le droit de me taire, n'est-ce pas ?
- Vous verrez que notre administration ignore à peu près toute forme d'humour, surtout venant de la part d'un réfugié.
- C'est vous donner le beau rôle que de m'appeler réfugié. D'après ce que j'ai cru entendre, je serai plutôt un prisonnier.
- Ce sont les termes du contrat signé avec votre régime dans le but de préserver votre vie, entre autre, monsieur Norendil.
- Je vous remercie bien. Je crois que je vais me plier à vos règles...
- Dans ce cas, vous rendrez compte de vos actions pendant six mois tous les six jours à ce bureau. Au bout de six mois, si tout se passe bien, vous pourrez déménager dans n'importe quelle ville de ce pays.
- Très bien.
- Je dois vous avertir, monsieur Norendil, car vous avez l'air de prendre tout cela à la légère. Ce n'est pas la peine de tenter de nous cacher quelque chose. Nous pouvons vous faire surveiller sans que vous le sachiez. En fait, ces comptes rendus que vous nous fournirez sont simplement un moyen de vérifier votre bonne volonté. Ceci dit vous pouvez disposer.
- J'ai juste une question : je ne suis pas le seul dans mon cas. Qu'en est-il des autres exilés ? Pourrais-je en rencontrer ?
- Je ne crois pas que ce soit souhaitable...

Mon boulot, quel est-il ? Il ne m'a rien dit. Je sais que je dois être soumis au ministère. Si j'avais su que j'en arriverais là ! Mais ici, ce n'est pas comme là-bas. Ici, on ne me demandera pas de commettre des actes contre ma conscience... Ici, si ce n'était les ordres auxquels je dois me soumettre, ici on est libre... Comment vivent les gens ici ? Que mangent-ils ce soir, dormiront-ils seuls ? Comment élèvent-ils leurs enfants ? Librement ? Il ne connaît pas sa chance celui qui est né libre dans un pays libre.
Mais dix ans, vingt ans pourraient passer sans que cela ne change rien au problème : je ne suis pas d'ici. Je suis d'ailleurs...
Là-bas... La vie doit continuer... Ils se lèvent et ils se couchent comme avant, mais sans moi...
Et moi, ici, je suis comme dans la chanson... Comme un orphelin dans un dortoir...
La musique, c'est ici ce qui m'aide à vivre. Je ne connaissais pas cette musique. Je ne savais pas qu'il était possible de s'y perdre comme dans une drogue, oubliant ma misère... oubliant parfois même que je suis loin de chez moi.
La Musique ! Elle me parle si bien, elle sait si bien dire ce que je ne peux pas exprimer, ce que personne ne peut comprendre, ce que personne ne saura jamais...
Que je suis là, enfermé dans ma tête comme un prisonnier derrière ses barreaux, à aligner des bâtons comme les barreaux d'une prison...
Que je suis seul, tout seul dans cet univers qui ne me ressemble pas...
Que je me sentirais toujours venu d'ailleurs...
Tout est si différent et si semblable à la fois, ici... Les gens ne pensent pas comme là-bas, ils ne vivent pas comme là-bas, ils n'ont jamais vu là-bas, et ils s'en portent plutôt mieux. Qu'est ce que j'ai à regretter ? Ici n'est pas pire, c'est même plutôt mieux...

Oui, mais là-bas c'était chez moi, même si j'en ai été chassé.

J'ai commencé à travailler aujourd'hui. Aujourd'hui, dixième jour de mon exil. Que le fait de travailler est agréable ! Enfin quelque chose pour occuper mon esprit, même s'il ne s'agit que de scruter l'écran sans âme d'un ordinateur en faisant jouer ses doigts comme sur un piano... La Musique en moins, bien sûr. Comme j'envie celui qui peut créer à son image ! Comme je lui jalouse ce sentiment dont il a le secret lorsque son travail terminé il sait qu'un peu de son âme repose désormais dans l'objet de sa peine. Comme il doit être heureux alors ! Mais moi devant mon écran je n'éprouve rien, et je suis seulement trop heureux de ressentir le vide de la fatigue lorsque la journée s'achève. La fatigue ! Quel don divin !
Mais même en dormant je n'oublie pas. Cette nuit encore, je rentrais chez moi, et face aux reproches je disais fatigué, « mais j'avais tellement besoin de me reposer ! » Et dans mon sommeil sans cesse je reviens à ce cachot sombre dans lequel j'ai passé mes derniers jours... mes derniers jours chez moi.

19.12.2009

La Dernière Escale (1/10)

Il me reste la terre entière
Mais je n'en demandais pas autant
Quand j'ai passé la frontière
Il n'y avait plus rien devant
J'allais d'escale en escale
Loin de ma terre natale

Qui se déroule dans la même ville et à la même époque qu'une autre nouvelle ici racontée, mais n'en est cependant pas la suite.

Quelques éléments d'information :

Les noms propres ont été modifiés, les événements ici rapportés pouvant mettre en péril la sécurité des personnes évoquées dans ce récit. Ceci n'est pas une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des individus et des événements ayant existé n'est pas fortuite. Nous vous recommandons la discrétion, si vous croyiez reconnaître une situation ou une personne de votre entourage dans les héros et les actions de cette histoire.

1500 ans environ avant notre ère, dans un lieu montagneux de l'actuelle RDC, les indigènes furent effrayés par un violent orage. Après trois journées apocalyptiques, qui virent la destruction des huttes et l'extinction de tous les feux, le ciel s'apaisa enfin. On vit alors que dans la forêt s'était abattu une grande chose. Une expédition de chasseur se rendit sur les lieux du drame : ce qu'ils y trouvèrent, ils eurent bien du mal à l'expliquer autrement que par leurs dessins puérils. Mais plus étrange encore : ils ramenèrent des survivants de leur expédition. Ceux-ci n'étaient pas si différents d'eux que ce qu'on pourrait croire. Ils se mélangèrent à la population locale, et en quelques générations, il n'y avait plus trace de bizarrerie parmi leurs descendants. Du moins, plus de trace visible. Au cours des deux millénaires suivants, semblables événements sont à relater chez les tribus aztèques d'Amérique du Sud ainsi que chez les indiens anasazis. Dans ces deux cas, les survivants furent cependant plus nombreux : mais leur civilisation s'éteignirent aussi rapidement qu'elles étaient nées, et cela sans qu'on puisse l'expliquer.

Le 18 mars 1929, le Professeur Henri Coullainge, ethnologue et psychiatre de Bruxelles, découvrait l'ethnie des Beto-Collins au cœur du Congo Belge. Il observa d'étranges coutumes chez cette ethnie hors du commun, et revint persuadé que certains d'entre eux avaient la capacité de transmettre leurs pensées ou de prédire l'avenir. Fasciné par leurs légendes, attribuant leur existence au crash d'un OVNI, il écrivit plusieurs livres sur ce thème. « La théorie la plus vraisemblable sur l'ethnie en question, écrivit-il à la fin de sa vie, est que les Beto-Collins, restés isolés du reste de l'humanité en raison d'un environnement montagneux, ont conservé des caractéristiques génétiques tout à fait extraordinaire. La consanguinité en vigueur dans cette ethnie, sans doute à l'origine du fort taux d'autisme, n'y est probablement pas pour rien. C'est ce que mes confrères généticiens ont d'ailleurs nommé le syndrome de Beto-Collins, induit par certaines mutations génétiques... »

Le 4 juillet 1947, un fermier de la région de Roswell au Nouveau Mexique découvrit dans son ranch les débris d'un engin qui s'y était écrasé deux jours plus tôt. Intrigué, celui-ci prévient la base militaire de Roswell, quelques jours après sa découverte. Le 8 juillet, le lieutenant Walter Haut, porte-parole de la base, déclare qu'il s'agit des restes d'un OVNI. Le Général Roger M. Ramey dément immédiatement ; mais dans l'intervalle, la presse s'est emparée de l'affaire, avec d'autant plus d'ardeur que d'après certains témoignages, on aurait retrouvé des corps « non humain » parmi les débris.

Le 1er janvier 1955, la firme Rouche voyait le jour, dans le bloc ouest. Elle finançait alors des bureaux d'étude dans 15 pays libres, dont les États-Unis d'Amérique, l'Angleterre, la Belgique, la France, la RFA, le Mexique et le Japon. 20 ans plus tard, la firme Rouche était associée sous divers nom aux gouvernements des pays sus-cités et présente dans une vingtaine d'autres États, dont l'URSS. L'Organisation mondiale de la santé faisait des appels fréquent à elle pour financer et organiser diverses campagnes de vaccination notamment sur les continents africains et sud-américain.

Entre 1965 et 1980, le recours à l'IVG apparut comme un droit dans nombre des pays développés. Bien souvent, on légalisa dans ce sens. Les médecins commencèrent sérieusement à envisager l'interruption médicale de grossesse comme un moyen d'éviter la naissance d'enfants handicapés ou gravement malade, ce dans le but avoué de soulager les familles et d'économiser des soins couteux. En France, le professeur Lejeune, découvreur du gêne de la trisomie 21, s'éleva contre cette pratique qu'il jugeait irrespectueuse des droits de l'être humain.

Entre 1990 et 1995, l'Afrique Centrale et en particulier le Rwanda subissait un des plus grands génocide d'Afrique. Au milieu des luttes mettant aux prises Hutus et Tutsis, le massacre des Beto-Collins passa totalement inaperçu. Seuls quelques rescapés trouvèrent refuge dans les pays avoisinants et s'empressèrent de se faire oublier.

Le 9 juin 2005, le généticien Damien de Marcaurd, dans un de ces pays développés évoqués plus haut, trouvait la mort suite à un tragique accident de voiture. Sept mois plus tard, le 15 novembre de la même année, deux de ses collègues disparaissaient sans laisser de trace.

A la fin des années 2000, la dérive eugénique induite par le recours à l'IMG est de plus en plus dénoncée. Aux États-Unis et en Europe, des voix s'élèvent pour condamner certaines pratiques. 

Tout ces événements sont liés.

05.05.2009

Les leçons de l'amateurisme (The Hobbit - 2)

Hunt-for-Gollum-20080912-01.jpgNombreux sont ceux qui ne comprennent pas qu'on puisse apprécier les écrits de Tolkien et s'agacer d'une adaptation cinématographique.

Selon eux, l'adaptation Jacksonienne serait la seule possible, au regard de la difficulté d'embrasser l'ensemble de l'oeuvre. Et celui qui s'offusque ne peut être qu'un élitiste dégoutté de voir son plaisir exclusif partagé avec la masse stupide des adeptes du sang à gros budget, du sentiment bas de gamme, des batailles hautes en pixels et autres mièvreries.

Depuis le 3 mai, on peut visionner gratuitement sur dailymotion un film réalisé par des amateurs. Elbakin annonçait ce matin déjà 300 000 visionnages : autant dire que c'est un succès. Les détracteurs de Peter Jackson en profitent pour puiser quelques idées qui devraient à leur sens permettre des adaptations plus fidèles. Aewmor, sur Tolkiendil, assure par exemple : "L'objet n'est pas parfait mais très franchement, vu son contexte de réalisation, il serait presque mesquin d'exprimer des critiques, non ? Les images sont superbes, les maquillages fort bien faits, certains points de vue très intéressants et l'ensemble très crédible, somme-toute". Sur JRRVF, le très virulent Isengar, haut pourfendeur d'un certain néo-zélandais, donne ses premières impressions : "Quelques incohérences par-ci par-là, la présence superfétatoire des Nazgûl dans l'affaire (quoique...), le combat contre le dernier orque parfaitement inutile..."

Petit budget à l'honneur

En temps de crise, on ressert les cordons de la bourse ! On peut dire que le principal atout de ce film est... de ne pas avoir coûté cher. Un petit calcul opéré par Aewmor aboutit à la conclusion que "si les réalisateurs avaient dépensé autant que Jackson (toute proportion de durée gardée), ceci aurait coûté 26 millions de dollars". Dans le chapitre des économies, signalons par exemple l'emprisonnement de Gollum dans un sac pendant presque tout le film. En plus de rajouter un élément comique au scénario, le budget consacré aux effets spéciaux garde la ligne. "Il y a des productions hollywoodiennes qui devraient en crever de honte", déclare Foradan sur Elbakin. Sur le blog de Libération, Alexandre Hervaud tire son chapeau devant l'exploit financier : "Tourné au Pays de Galle pour 3000 dollars, soit beaucoup moins que le budget « poils de pieds de Hobbits » dans la trilogie de Peter Jackson, le film donne l’impression d’en avoir coûté dix fois plus (même si, sachant que toute l’équipe a travaillé bénévolement, une telle somme paraît relativement réaliste)". Voilà qui tort le cou à la croyance selon laquelle un film de fantasy (high fantasy en l'occurrence, genre noble par excellence) est raté s'il ne coûte pas la peau du dos.

Amateurisme et Jacksoneries

Reste que le film est amateur. "Je suis heureux que le sous-titrage n'ait pas donné la transcription des paroles "elfiques" prononcées, car rien que de les entendre, j'étais assez inquiet. C'est qu'on finirait par regretter David Salo*, au fond..." s'émeut Elendil en simultané sur JRRVF et Tolkiendil. Mais les reproches dénoncent moins les écarts dus à l'amateurisme que les reprises au film trilogique et néo-zélandais. Alexandre Hervaud constate ainsi que "Jackson est d’ailleurs, bien malgré lui, omniprésent dans ce fan film ambitieux, et c’est là le principal défaut du film. On peut en effet reprocher au réalisateur Chris Bouchard un certain manque de personnalité tant il recycle les éléments de la trilogie du néo-zélandais". Ces reprises du films de Peter Jackson sont analysées comme une sécurité."Dans la catégorie des reprises regrettables de PJ, on regrettera quand même l'Aragorn barbu (de descendance Elfe donc imberbe, normalement). De même pour la magie arwenienne, décidément étonnante", dénonce Elendil, tandis que Aewmor fustige l'hyper-solennité de la trilogie. "Mais soyons honnêtes : l'oeuvre n'est pas dénaturée, et c'est bien là le principal!"

*David Salo est le linguiste expert ès langues de la Terre du Milieu ayant travaillé sur la trilogie de Peter Jackson.

24.04.2009

Bilbo, inquiétudes (1)

Nouvelle adaptation cinématographique en perspective... Cible de l'ouvrage : Tolkien, avec son Hobbit, souvent présenté comme l'introduction au Seigneur des Anneaux - en fait, c'est le Seigneur des Anneaux qui en est la suite. Peter Jackson reprend du collier, cet fois dasn un duo avec Guillermo Del Toro. Des raisons de s'inquiéter ? A voir.

Un regret, d'ores et déjà. Le film sera interdit au moins de 13 ans, comme les Seigneur des Anneaux. Dommage, quand on sait que le livre peut-être lu par des enfants de sixième. GDT lui-même confesse l'avoir lu à l'âge de 11 ans. Mais voilà, le cinéma actuel nécessite toujours plus de gore, de violence, d'effets spéciaux... GDT se veut pourtant rassurant : "J’espère que Mirkwood sera effrayant, que les énigmes dans l’obscurité contiendront leur dose de peur et de suspense.. Et j’espère que Smaug sera impressionnant quand il déchaînera sa colère… Tout cela sera très intense, mais pas gore."

Très bien. Peter Jackson enchérit en assurant que "Bilbo le Hobbit peut, et doit, être réalisé sur un ton différent. Le ton de ces histoires ne doit pas être influencé par les personnages que nous avons vu dans Le Seigneur des Anneaux. L’univers est différent au moment où se déroule Bilbo. L’Ombre n’est pas encore si puissante". Pour admettre ensuite que "la classe sera la même que celle de la trilogie" (Ah ! Ce terme de trilogie ! Alors que le Seigneur des Anneaux est UN livre en SIX partie, éditées deux par deux pour des raisons budgétaires, et contre l'avis du Professeur qui voulait tout éditer en un livre...)

Si j'ai Internet demain, on trouvera peut-être sur ce blog les motifs que j'ai cru déchiffrer dans le "tchat" entre GDT, PJ et "la communauté des fans" (paraît-il). 

A suivre...

source : elbakin

11.04.2009

Le Missionnaire (10/10)

Le soir même de ce dénouement tragicomique, une jeune femme jouait avec un anneau sur le bois d'un bureau ministériel. Elle ne songeait pas à sa signification, au danger pour l'esprit qu'implique un pouvoir trop important, ni au sacrifice de ceux qui acceptent de se mettre au service de la communauté, plutôt que de la mettre à leur service. Elle n'essayait même plus de deviner quelle serait la sanction de son échec. Non. Une pensée ironique faisait son chemin dans un cerveau fatigué, la morale prophétique et cynique d'un ministre de l'intérieur aux prises avec les méandres politiques de son temps : nous parviendrons enfin à fermer nos frontières aux flux d'immigration le jour où ceux-ci draineront vers nos cités moins de resquilleurs avides de richesses, engendrant une génération de racailles, que de saints religieux à l'âme missionnaire, prêchant pour la conversion de nos enfants. Peut-être vivrons-nous encore pour voir ce jour se lever ; peut-être même les premiers rayons du soleil caressent t-ils l'horizon à l'heure où j'écris. Ce matin là, ils brillaient sur le départ du Père Wojtyla, dont le cœur en déroute s'envolait pour sa terre natale. Ses pensées avaient la saveur amère de l'échec.

« Pourquoi, Mon Dieu, pourquoi m'avoir fait parvenir jusqu'à elle si au final je ne puis la conduire jusqu'à Vous ? Mais Seigneur, je sais que Vos voies sont impénétrables. La graine tombée en terre doit mourir pour donner du fruit. Peut-être le temps fera t-il son œuvre en son cœur... Peut-être suis-je simplement trop pressé, par ce sentiment d'urgence qui m'étreint chaque jour un peu plus. Mon Dieu, tout est entre Vos mains, et tout dépend pourtant de sa liberté. N'ai je pas fait tout ce que je devais ? Ne l'ai-je pas fait ? Mon Dieu... »

Ainsi priait le père Wojtyla en s'asseyant à sa place, dans cet avion vide d'une petite compagnie sans nom, sans histoire et sans avenir. - - Excusez-moi, je crois que je suis près de la fenêtre.
- Je vous en prie.
Le prêtre se lève et permet au jeune homme de s'installer. Ils laissent décoller l'avion ; une heure passe. Le journaliste, un jeune homme brun dont le regard limpide pousse inexorablement quiconque croise sa route aux confidences, se tourne en souriant largement vers le prêtre.
- Cet avion est presque vide ! Il y a de petites compagnies qui inspirent confiance, visiblement... Mais je confesse que les prix sont intéressants.
- Entièrement d'accord !
- Il me semble vous avoir déjà rencontré ?
- Je l'ignore. Vous venez souvent au Cameroun ?
- C'est la deuxième fois. J'y ai passé un an quand j'étais plus jeune, aujourd'hui je viens couvrir les élections.
- Vous fréquentez la paroisse de Djongolo peut-être ?
- Certainement pas, non ! Je ne suis pas du tout pratiquant...
- Que faites-vous dans la vie, si ce n'est pas indiscret ?
- Je suis journaliste. Vincent Déplare, de Canal3.
- Ah ! Vous m'avez peut-être effectivement croisé alors. Je suis le père Wojtyla, j'étais à la Tisse.
- A la Tisse ? Mais alors, là... vous êtes rapatrié au Cameroun ? C'était vous le dernier à rester dans l'église !
« Je tiens mon scoop ! Quelle veine... et quand je pense qu'on n'a pas réussi à le coincer l'autre jour ! » Je crains que ce ne soit là la seule pensée logique qui apparut dans le cerveau victime de multiples déformations professionnelles du journaliste.
- Il faut toujours une exception pour confirmer la règle... Mais à vrai dire, je ne suis pas venu en Europe pour y rester, je suis très content de mon sort en Afrique.
- Ça alors !
- Eh oui, il existe encore des hurluberlus sur cette planète.
- Mais alors qu'étiez vous venus faire ici ?
- Ah ! Si je vous le racontais, vous ririez. Et vous auriez peut-être raison.
Le jeune homme observe le prêtre d'un air dubitatif. Il sait comment faire parler les gens ; parfois, un simple regard suffit.
- Une vieille amie semblait avoir besoin de quelques conseils qu'elle ne m'avait pas demandés. Je regrette simplement de ne pas avoir été entendu...
- Vous étiez venu jusqu'en Europe pour convertir quelqu'un ?
- Et pourquoi pas.
- Faut-il que vous y croyiez, à votre Dieu !
- Il est ce que j'ai de meilleur en moi. Le chemin, la vérité, la vie. Quel ami serais-je si je n'essayais pas de l'apporter à ceux que j'aime ? Cette personne m'a tout donné autrefois, sauf ce qu'elle avait de meilleur. Peut-être parce qu'elle pensait que je n'en voudrais pas ? Toujours est-il qu'en renonçant à me donner sa foi, elle la perdait. Et il a fallu bien des années pour que mes yeux s'ouvrent...
Le journaliste se fit goguenard. Un curé, et pire encore, un curé qui avait l'air d'y croire !
- C'était une histoire d'amour ?
- Tu veux que je t'en raconte une, d'histoire d'amour ?
Le curé en question n'était pas dupe de l'ironie. Il n'était pas non plus, ce jour là, d'humeur à goûter la moquerie (et ça peut se comprendre). Il répliqua, un peu brusquement en se redressant :
- Oui, tu veux que je t'en raconte une, d'histoire d'amour ?
- Allez-y... Il y a un mec qui est mort pour nous, pour toi qui n'en a rien à foutre, pour moi... pour elle aussi.
Il retomba lourdement sur son dossier. J'étais prêt à en faire autant, s'il l'avait fallu.
- Vous seriez prêt à mourir rien que pour convertir une âme... une seule ?
- Bien sûr.

On ignore encore s'il fût un jour exaucé. Et nul ne sait ce que les deux hommes se racontèrent d'autre dans cet avion, car il n'appartient à personne ici-bas de l'entendre. Toujours est-il qu'à l'approche de Douala, l'avion, après avoir tourné dans un violent orage comme un oiseau des mers perdu au cœur de la tourmente, allait s'enfoncer dans la mangrove, non loin de Mbanga Pango. Il n'y eut pas de survivant.

10.04.2009

Le Missionnaire (9/10)

- Mais...
Sylvie n'en croit pas non plus ses oreilles, et se rue vers l'église. Déserte. Plus personne. Le coup de théâtre était pourtant annoncé : mais elle était seule à y croire. Dans la tente, on interroge maintenant le prêtre, qui confesse joyeusement être bien un des cinquante sans-papiers de la veille.
- Et ils sont où, les autres ?
Haussement d'épaule, sourire en coin.
- Laissez-moi seule avec lui.
- Seule, mais, madame le ministre...
- Je vous en prie. Et Olivier, pas un mot à la presse pour le moment.

Le commissaire et Olivier échangent un regard surpris puis obtempèrent. Ils restent seuls.
- Bonjour, toi. C'est comment ?
Elle a intuitivement repris l'accent.
- C'est comment madame ! On te dirait fâchée ? Des problèmes ?
- C'est même quoi ce déguisement ?
- Oh, je voulais juste être certain qu'on me reconnaitrait maintenant pour ce que je suis.
- Attend... tu me fais croire que tu es curé ?
- Je ne te fais croire rien du tout... C'est comme ça !
- Tu as bien changé.
- Pas tant que ça.
- C'est quoi, ce bordel ?
Elle explose enfin. Elle n'en a rien à foutre, qu'il soit là, qu'ils ne se soient pas revus depuis des années, qu'il se soit fait curé. Tout ce qui compte maintenant, c'est la situation ridicule dans laquelle elle est coincée. Et par sa faute, elle n'en doute pas !
- Tu vois un bordel où ? Moi je dis que tout est rentré dans l'ordre.
- Ils sont où, tous les autres ?
- Partis.
- Par où ?
- Par le souterrain.
- Très drôle !
- Aha !
- Et ils sont où à l'heure actuelle ?
- A droite, à gauche... Pas besoin de votre bus, n'est-ce-pas ? Pas besoin non plus d'ameuter la presse, madame... C'est malsain, les journalistes, tu sais pourtant ce que c'est...
- Pourquoi enfin !
- Mais... parce que. Aurais-tu accepté de me recevoir si je n'avais pas pris les grands moyens ?
- Si tu as quelque chose à me dire, fais-le maintenant. Je n'ai pas de temps à perdre.
- Tout ce que je peux te dire, tu me l'as déjà dit autrefois. Tu as bien changé, toi. N'as-tu pas compris toi-même le message ?
- Tu es venu me faire la leçon ? Me convertir ?

*

Dehors, Vincent Déplare braque sa bêtacam sur un commissaire Varlin hilare.
- Nous n'avons pas la moindre idée de la façon dont ont disparu les sans-papiers de l'église. Certains de mes hommes n'ont pas fermé l'œil, cette nuit, uniquement pour surveiller les éventuelles sorties, et il n'y en a pas eu.
- Pourquoi refusait-on aux sans-papiers de sortir de l'église ?
- Ça ! Il faudrait le demander à notre ministre...
On le sent réjoui, le gaillard, à la pensée du ministre en question. Voilà toute son entreprise médiatique qui tombe à l'eau. On vient sortir de force des réfractaires prêts à rentrer dans les rangs, et auxquels on a d'ailleurs promis compensation, en pavoisant ; on se retrouve le bec dans l'eau, les acteurs du film disparus, nous laissant en plan, face au ridicule... Les figurants qui jouaient les indiens ont rendu leur tablier avant la scène de l'attaque du fort, dans ce western absurde. Les cow-boys se battent contre le vent, tirent sur les buissons et s'agitent inutilement sous le regard des caméras, pauvres marionnettes inutiles et soudain conscientes que le sang qui coule dans leur veine, c'est du ketchup.

*

- Mais enfin, tu vois dans quelle situation tu me mets ? Qu'est ce que je vais dire à la presse ?
- Ce que tu étais sensée leur dire dès l'origine, non ? L'église est rendue au culte et les sans-papiers se rendront où vous les attendez, ils m'en ont fait le serment. C'est d'ailleurs dans leur intérêt ! Tu voulais autre chose ?
- Et la communication ?
- Ah ! La communication ! Oui, c'est cet art de faire croire à chacun que tu as défendu ses intérêts, c'est cela !
Un silence réprobateur suivit.
- Si tu veux, oui, peu importe !
- Peu importe ? Il m'importe beaucoup, au contraire ! Est-ce qu'il t'importait, à toi, de rendre l'église au culte et de venir en aide à ces pauvres gens ? C'était ton objectif, peut-être ? Non ! Ton objectif, depuis l'origine, c'était ta communication ! Ton seul but, désamorcer une possible compagne de presse à ton encontre et la retourner dans ton sens ! Parce que tu ne vois plus que ça : garder ta place. Le bien de tes administrés, tu t'en fous à présent. Tu as enfilé l'anneau.
- Il se lève, commence à faire les cent pas, mains dans le dos, fulminant.
- Tu ne vois plus que des ennemis. Je t'attendais ici, vois-tu... dès le départ. Mais au lieu de venir, pleine de bonne volonté, pour résoudre un problème dans l'intérêt de tous, tu t'armes d'une horde de journalistes. Non ! Je n'allais pas te laisser utiliser cette affaire à ton profit personnel. Certainement pas. Je t'ai envoyé tous les messages qu'il fallait pour te remettre face à toi même. Face à ce que tu étais ! Car sache que même si j'étais en désaccord avec toi, même si je refusais ce que tu voulais me faire comprendre autrefois, j'ai toujours gardé de l'estime pour toi. Mais quand j'ai commencé à entendre de tes nouvelles dans la presse... ma déception fut grande. Car ton exemple avait fini par porter, et je m'étais décidé à marcher dans le chemin que ta voix avait décrit. Mais voilà, moi qui espérais t'y croiser un jour ou l'autre, j'ai vu que tu ne suivais plus la même route. Nous n'avions plus les mêmes buts. Alors, sachant ce que je te devais, je suis venu. Avais-je le choix ? Non. N'avais-je pas l'obligation morale de te rendre ce que tu m'avais donné !
Et ce disant, il tire un crucifix de sa poche et le jette sur la table, à côté du café froid dans les gobelets à moitié vides.
- Mais tu n'as plus aucune morale, aucune conscience...
Il se rassoit, soupire. Sa voix s'apaise enfin.
- Tu n'as plus aucune mémoire.
Un silence vide s'installe sous la tente. Dehors, le brouhaha s'est lentement amplifié. On entend des rires, des discussions, des voitures rouler.
- Tes papiers, à toi... ils sont en règle ?
Il écarte les bras en signe d'impuissance.
- Ton nom n'est même pas sur la liste que nous avons dressée hier.
Elle se lève, se dirige vers la sortie.
- Les accords discutés hier ne s'appliquent donc pas à toi, en théorie. Tu sais ça ?
Il ne répond pas, et son visage reste de marbre.
- Je vais essayer de réparer les pots cassés...
Elle quitte la tente. L'entretien n'a pas duré un quart d'heure. Elle est bien consciente qu'elle ne pourra jamais rattraper le temps passé sous la tente. Ce quart d'heure lui manquera cruellement. Elle aurait pu, pendant ces quinze minutes, sauver son image, du moins en partie. Elle songe un instant au ministre de l'immigration, imagine son sourire béat alors qu'il visionne, derrière son écran, la chute de l'opportuniste qu'il déteste tant. « Il me déteste, et il a ses raisons. Peut-être, tout compte fait, qu'il mérite ma place... »
C'est la seule pensée morale qui aura le temps de se frayer un chemin jusqu'à sa conscience aujourd'hui.

*

L'après-midi même, on apprenait que tous les sans-papiers, sans exception, s'étaient rendus ensemble au centre de rétention où aurait du les conduire le car affrété par le gouvernement. On ne put trouver une faille dans les accords signés la veille; leur cas seraient donc réexaminés favorablement.
Si le ridicule ne tue pas, il fait bien rire ; et il y eut plus d'un téléspectateur à rire, ce jour là, en observant la tête du ministre de l'intérieur au moment où il apparut que les sans-papiers s'étaient transformés en ectoplasmes. La légende du souterrain refaisait surface, mais le diocèse s'opposa à des fouilles approfondies, expliquant preuve à l'appui que l'entrée du souterrain s'était probablement effondrée au début du XXème siècle. On soupçonnait des complicités dans la police, à moins que ce ne fut dans la curie, et c'était l'explication la plus probable. La suspicion régnait au sein du ministère de l'intérieur, et on savait depuis peu, de source sûre, que tous dans la police n'appréciaient pas madame le ministre Sylvie Audimat. Le brave commissaire Varlin gagna sa mutation dans l'affaire. Il plia bagage, et quitta avec femme et enfants la capitale pour une villégiature campagnarde dont, après quelques mois, il ne put que vanter les charmes. Six mois après cette déplorable affaire, on peut vous le révéler, un mini remaniement qui s'apparentait plutôt à une partie de chaises musicales assigna Sylvie Audimat au sport et au loisir et signa la revanche de son collègue de l'immigration. On ne vous racontera pas quels furent ses sentiments alors ; car il s'agit d'une autre histoire, et après tout, c'est elle que ça regarde.

09.04.2009

Le Missionnaire (8/10)

- Et merde, et merde !
Olivier envoie valser la portière, se rue sur la porte de garage. Il fallait que ce soit ce matin... rien à faire, il faudra appeler l'entreprise, le mécanisme est définitivement bloqué. Il renonce à sa voiture et appelle un taxi. Il n'est pas encore 6 heures quand il arrive à la Tisse. Quelques policiers discutent sous la tente, autour d'une machine à café. Le ciel s'éclaircit, la journée promet d'être magnifique. Allons, dans deux heures, tout sera réglé.
- Des nouvelles ?
- Rien. Pas vu un chat ! De toute façon, ils sortent tout à l'heure, non ? Qu'est ce qu'ils auraient eu à gagner en s'excitant cette nuit...
- Bien... on n'a plus qu'à attendre la ministre. Un bus va venir les prendre pour les emmener dans un camp de rétention, et ils devraient voir leur cas examinés avant demain. Attendez-vous à voir débarquer la presse, on les a prévenus.
Un regard traverse la tente. La presse est prévenue, bien sûr, il fallait s'y attendre. Résoudre un problème sans tapage médiatique, ce n'est pas le résoudre, pour un gouvernement.
- Ah, il y a quelqu'un qui nous a apporté ça vers trois heures du matin... le curé de la paroisse, d'après ce que je peux en juger. Il prétend que c'est pour vot' ministre...
Olivier prend le CD qu'on lui tend, tout en notant le vocable utilisé : « vot'ministre »... les policiers clairement l'apprécient modérément, sa ministre !
- Vous savez ce que c'est ?
- On l'a écouté, y'avait pas marqué secret défense dessus ! C'est rien, juste une musique.
- Une musique ?
- Ouais... la musique d'un film... Hôtel Rwanda je crois. C'est tout. Juste une piste... et à mon avis c'est du piraté !
Les policiers s'esclaffent. Olivier soupire. Coup de téléphone : c'est elle. Il quitte la tente, s'isole.
- Oui, j'y suis... je voulais y faire un tour avant. Tout va bien... il est sept heures, les médias ne devraient pas trop tarder. Non, rien... ah si, on vous a encore laissé quelque chose ! Un CD, avec la musique d'Hôtel Rwanda. Ça vous dit quelque chose ? Ah bon, vous arrivez ?
Sylvie grille un feu rouge, double un camion de nettoyage des rues, s'arrête exactement à côté de la tente policière, débaroule sur Olivier.
- C'est quoi, cette histoire de CD ?
On ne peut que lui tendre l'objet.

Dans la voiture, elle a réfléchi. Cette chanson, si c'est bien Hôtel Rwanda, ne peut plus venir que d'une seule personne. Mais pourquoi s'est-il caché ? À quel jeu joue t-il ? Elle n'a plus jamais pris de ses nouvelles, après l'avoir quitté définitivement, à l'aéroport de Nsimalen. Une dernière Castel dans le soir tombant, au milieu d'un nulle part camerounais, l'avion qui décolle, et c'était fini. Où avait-il roulé sa bosse depuis ? Elle n'en avait pas le moindre indice. Mais cet anneau... puis ce livre... et enfin cette musique... tout cela mis ensemble ne pouvait venir que d'une seule et même personne. Elle arrache des mains du pauvre Olivier le CD, retourne à sa voiture, le glisse dans le lecteur. Son soupçon se confirme. C'est bien la musique du film... ce film qu'il ne pouvait pas supporter : « je n'aime pas les héros », disait-il à l'époque. Bien-sûr, on n'aime pas ce qui peut vous donner mauvaise conscience, répondait-elle. Il n'avait pas voulu le voir avec elle. Était-ce maintenant un message ? Cela voulait-il dire qu'il avait changé ? Mais qu'espérait-il, pourquoi ce mystère ? C'était ridicule. Elle allait en avoir le cœur net.
- Olivier, je retourne dans l'église avant l'arrivée de la presse.
- Madame... mais les premiers journalistes arrivent dans quelques minutes maintenant... Que vont-ils penser ?
Elle se mort les lèvres, ravale sa rage, son impatience. Il y en a un, à l'intérieur de cette église, qui se fout de sa gueule depuis l'origine. Un qui peut-être a tout manigancé. Ces ecclésiastiques trop complaisant envers les sans-papiers... les journalistes arrivés sur les lieux avant tous... ces objets qu'on lui a transmis... Tout est louche, tout est inquiétant. Tout s'est enfin trop bien passé... Elle tourne en rond à présent. Elle a peur : n'a t-on pas tout fait pour que les choses se terminent ainsi ? Elle sent une catastrophe imminente...
Les équipes de télévision se mettent en place; les grattes-papier se jettent sur les acteurs du drame. Tout va finir où ça avait commencé. Sylvie, impuissante, se laisse faire. Mais n'ont ils pas encore compris qu'ils ne sont que les pantins d'un dramaturge, un savant metteur en scène qui pilote tout le scénario depuis les coulisses ? Le destin va bientôt s'abattre sur l'église, le coup du sort fatal contre lequel on ne pouvait rien. Ils se sont tous battus contre du vent, depuis l'origine.

Au même moment, Vincent Déplare, JRI à Canal3, braque sa caméra sur le commissaire Varlin qui récite sans aucune conviction le discours préparé pour lui par le ministère :
- D'ici quelques instants, les sans-papiers vont quitter l'église qu'ils occupent depuis un peu plus de vingt-quatre heures. On a rarement connu dénouement plus rapide. Le ministre de l'intérieur, Sylvie Audimat, qui a été l'instigateur principal de ce dénouement, est présente sur les lieux...

Il est 8 heures. La caméra zoome sur le porche d'entrée. Une porte s'ouvre, une silhouette apparaît entre deux policiers. Vincent Déplare, la bêtacam sur l'épaule, s'avance, le regard indécis. C'est un prêtre. Un prêtre Noir qui sort, seul. Il discute un instant avec les policiers qui l'accueillent, mais les journalistes, trop loin, ne peuvent saisir ses mots. On voit le commissaire en charge faire la navette. La ministre, qui était interviewée par quelque confrère, s'isole avec lui. Un mouvement s'opère : on se sépare, les uns avançant vers le prêtre, un Noir costaud en soutane, les autres essayant de se rapprocher du commissaire Varlin et de madame le ministre, maintenant blême. Voyant les journalistes à l'affut, un des policiers qui étaient près de l'entrée de l'église tout à l'heure s'approche.
- Il n'y avait plus que ce zouave là à l'intérieur... ils ont tous disparu.
- Quoi ? Comment ça, tous disparu ?
- Comme ça. (il claque des doigts) il n'y à plus personne à l'intérieur.
- Mais...

08.04.2009

Le Missionnaire (7/10)

Pas de camerounais. Incroyable, cette affaire. Pourtant, ce livre… Il fallait une certaine culture pour connaître. Il fallait aussi un but précis pour le lui remettre… Pourquoi ? Les questions tournaient à nouveau dans sa tête, le malaise s'infiltrait dans son âme, venant assombrir les progrès de la journée. L'instant d'avant, le paysage était plein de charme et de gaieté, un exemple de perfection bucolique dont on peut rêver pour un pique-nique dominical en famille. Et soudain, songeait Sylvie, une brume sans nom était venu ternir les couleurs, faire de la colline un rocher menaçant, des petits sapins des ombres froides et maléfique, de l'étang clair une eau putride. Mais était-ce bien le même endroit ? Elle devait se convaincre que oui. Curieux, comme un simple changement de lumière, une énigme aussi insignifiante qu'un livre ou un anneau, pouvait métamorphoser son humeur. Elle arriva chez elle, se déshabilla, se doucha, mit ses affaires à laver. Ce faisant, comme elle vidait ses poches, elle tomba sur l’anneau du matin même. Ce matin ! Comme cela paraissait loin déjà ! Quelle journée ! Pourtant, elle pensait avoir gagné beaucoup… mais qu’avait elle gagné en fin de compte : un anneau, et un livre. C’était râlant, elle avait tant de raisons de se féliciter pour la journée, et tout ce qu’elle trouvait à penser, c’était cette histoire d’anneau et de livre. Elle s’assit dans son lit, contemplant ces deux objets. Deux objets envoyés anonymement. Un anneau de pouvoir et un livre parlant de complot, de machination. Et il y avait machination en la demeure; celle-ci, sournoise et insidieuse, allait la prendre au piège sans prévenir. Elle se mit à chercher un lien entre les deux objets, élaborant plusieurs hypothèses, comme lorsqu’elle s’en prenait à un Sudoku particulièrement ardu.
Il ne pouvait y avoir qu’une seule personne pour lui faire parvenir, dans la même journée, ces deux dons. Et pourquoi ? Ces deux objets devaient posséder un sens. Quel était le rapport entre eux ? Les deux racontaient une histoire, bien sûr. Mais quelle relation pouvait-on obtenir entre un hobbit parti pour détruire un anneau de pouvoir maléfique et ainsi sauver le monde, et un journaliste en Afrique poursuivi par de mystérieux agresseurs liés avec le pouvoir ? A moins que… Le mot pouvoir apparaissait deux fois dans sa réflexion. Sans doute tout cela avait à voir avec le pouvoir, avec la politique. Peut-être un ami d’enfance qui désapprouvait ses choix actuels…
Le livre lui faisait l’effet de la madeleine proustienne. Peu à peu, les souvenirs submergèrent ses interrogations. Quand elle l’avait lu pour la première fois, elle l’avait trouvé pour trois fois rien dans un des marchés de Yaoundé. Elle cherchait des bouquins de Mongo Béti. A Messapresse, tout était hors de prix, et pour cette raison elle avait demandé à son copain de l’emmener quelque part où elle pourrait s’en tirer pour moins de 10 000 F CFA. Ils avaient flâné en faisant le tour des étalages, la pluie menaçait alors. Au dernier moment, elle s’était décidée pour cet ouvrage, et l’avait payé en catastrophe alors que l’orage éclatait. Ils avaient pris leurs jambes à leur cou, avait attrapé un taxi en route, étaient néanmoins arrivés trempés à l’appartement. Ce soir là, pas de coucher de soleil vu du balcon. Dommage, ils aimaient tellement regarder les couchers de soleil le soir, quand tout semblait s’apaiser et que l’astre rouge faisait flamber le lac. Ils prenaient alors un pastis et discutaient de la journée, de leur prochaine sortie. C’était le bon temps. Elle ne se souciait pas de grand-chose, du moins, si l’on peut appeler pas grand-chose les douloureuses tribulations d’une européenne en Afrique… Le mariage, bien sûr, il ne fallait pas y penser. Comment aurait-il pu imaginer de toute façon épouser une européenne étudiante dans une des écoles les plus prestigieuses de son pays, lui qui était toujours sans le sou ? Elle était promise à un avenir brillant, pas à un étudiant en droit sans espoir de réaliser ses ambitions. Que pouvait-elle lui reprocher au juste : d’aimer trop l’alcool et les femmes, d’être incapable de garder cent francs Cfa plus de trente secondes d’affilées, de ne jamais mettre les pieds dans une église ? Et pourtant, comme elle l’enviait déjà à l’époque, ce garçon qui avait tout envoyé au diable à commencer par son âme, comme elle aurait aimé lui ressembler. Il avait connu l’idéalisme, et puis, l’échec. Quand elle l’avait rencontré, il se proposait d’entrer dans la franc maçonnerie, histoire de gagner quelques contacts, et enfin, une possibilité de s’en sortir. La franc maçonnerie, c’était Satan. Elle le lui avait dit ! Elle se souvenait bien de cette discussion, ce soir là. Heaven passait sur son ordi, ils adoraient cette chanson tous les deux.
- Au moins je pourrais changer quelque chose, quand j’aurais le pouvoir.
- C’est ce que tu crois. Mais si tu y accèdes de cette façon, tu finiras aussi corrompu que les actuels dirigeants du pays. Tu ne peux pas te battre pour une bonne cause avec de mauvaises armes ! Ça ne marche pas comme ça !
- Et pourquoi ?
Bah ! La réponse lui semblait évidente, et elle l’avait donnée. Elle y croyait encore, à présent : les moyens doivent être en accord avec la fin. Entrer dans la franc maçonnerie, pour elle, c’était enfiler l’anneau.

Dans un demi sommeil, elle songea enfin qu’elle avait réussi à faire le lien entre l’anneau et le livre. Mais ce lien… ce lien n’existait que pour elle seule, et mettait en dehors le livre en lui-même. Si ce lien n’existait que pour elle seule, il ne pouvait s’agir du message délivré par son mystérieux correspondant. A moins que ce correspondant n’ait deviné qu’elle parviendrait à trouver le rapport… Qu’elle se rappellerait…
Et puis zut, tout cela devenait idiot. Elle n’en avait plus que pour trois heures de sommeil, elle comptait bien en profiter un peu.

07.04.2009

Le Missionnaire (6/10)

En voyant entrer le groupe des officiels, il s’est demandé un instant si elle n’avait pas déjà compris. Mais non, c’était trop tôt, beaucoup trop tôt. Que peut-elle avoir compris à ce stade ? Quelques bénévoles parcourent l’église, se penchent sur les enfants, questionnent de part et d’autre : avez-vous besoin de quelque chose ? De la nourriture en suffisance ? Des couvertures ? Non loin du confessionnal, une jeune femme est à demi assise sur un matelas. Elle regarde les bénévoles passer, sans rien dire. La trentaine, un peu enveloppée. Le père Wojtyla attendit d’être certain qu’on ne le remarquerait pas pour l’interpeller.
- Psss… Ma sœur ! Ma sœur !
La femme se retourne au bout d’une minute. Le confessionnel s’entrouvre, un œil apparaît dans l’embrasure de la porte boisée. Au bout d’un temps qui parut durer des âges au prêtre, la femme consentit à se lever et s’approcher.
- C’est comment mon frère ? C’est la police qui te fait peur comme ça ?
- Je préfère qu’on ne voie pas qu’il y a un prêtre. Comment t’appelles tu ?
- Sandrine.
- Tu veux bien me rendre un service ? Va, prend ce livre que je te confie, et donne-le à un des Blancs. Dis-lui que c’est pour la ministre. C’est très important.
Sandrine regarda un instant le paquet brun de papier kraft que lui avait tendu le prêtre. Elle se demanda un instant ce qu’il pouvait contenir. Un livre ? Quel genre de livre un curé pourrait bien vouloir donner à un ministre ? Surtout dans ces circonstances ! Mais après tout, ce n’était pas son problème.

Le groupe retourne maintenant, enfin, vers la sortie. L’église pourtant si grande leur parait étouffante. Les Hommes sont si petits à l’intérieur ! Sylvie sourit un instant en repensant à un mot d’Olivier, ce matin : entassés. Comme si l’on pouvait être entassé dans un tel monument, songe t-elle en regardant la voûte romane au dessus de sa tête. Et pourtant, entassé est bien le mot qui convient. Les squatteurs se sont rapprochés les uns des autres à l’extrême, comme pour se protéger de l’immensité du bâtiment. Une petite lueur rouge tremblote derrière l’autel. Vêtu de noir, l’un des sans papiers prie à genoux sur les marches, scène ironiquement en décalage, surprenante étant donné le contexte. Un homme prie dans une église, devant le tabernacle : quoi de moins étonnant ? Et pourtant, Sylvie fixe le fidèle comme si son geste était incongru, presque indécent, en tout cas, anormal.
Son attention est distraite par un des jeunes bénévoles.
- On m’a donné ceci pour vous, madame le ministre.
- Ça ?
- Oui… je vous le remets ?
- Qui vous a donné ça ?
- Une femme… bien incapable de vous dire laquelle, elles se ressemblent toutes tellement…
Sylvie hausse des épaules : il y a quelques années, elle se serait offusquée de la réaction. « Ils se ressemblent tous tellement... » Après un an passé en Afrique, et bien que peu physionomiste de nature, elle savait reconnaître un Noir d'un autre. Mais elle était consciente que pour elle, les asiatiques étaient tous des clones – ou presque, et le léger mépris que son orgueil lui inspirait se dissipa rapidement lorsqu’elle tendit la main pour saisir le colis.
- Donnez, donnez… surtout, pas un mot à la sécurité. Merci bien…
Ainsi vengée des services secrets qui prétendaient la protéger en ouvrant son courrier, Sylvie empocha le paquet brun sans ajouter mot.

Ils déjeunèrent sur le pouce. Dans l’après midi, les noms des occupants de l’église furent relevés. On jura d’examiner leur situation au cas par cas. On signerait tous les accords nécessaires avec les associations avant l’aube, et de grand matin l’église serait évacuée. On n’aurait pu gérer une crise plus rapidement ; déjà, Sylvie espérait les félicitations du jury…
Parlant de jury, voilà qu’elle tombe sur ce foutu ministre de l’immigration au détour d’un couloir. Toujours dans ses pattes, celui là. Le ferait-il exprès ?
- Alors madame le ministre ? Déplacement en grande pompe ce matin ?
- L’air est vivifiant dehors. Tandis qu’ici, ça sent le renfermé, le scribouillard et le fonctionnaire, si vous voulez savoir. Pour ne pas dire le technocrate.
- On a parlé de vous à la télévision. Que du bien, je dois l’avouer. Vous avez décidé de vous reconvertir dans le secours catholique ?
- Pour garder sa place, il ne suffit pas toujours d’être dans les petits papiers du président, cher collègue. Sur ce…

Sur ce, elle le planta là, pas fâchée de ces petites piques. Sans doute s’en mordrait-elle les doigts sous peu, mais tant pis. C’était soulageant parfois. Ce grand dadais n'avait jamais été un élu du peuple après tout. Depuis quand être sorti major de promotion de l'Ecole d'Administration et de Politiques Publiques offrait une garantie en terme de défense d'intérêt ? Elle au moins, avait le mérite d'avoir été élue député avant d'accéder à l'Olympe.

Palabres, négociations, discussions, appelez ça comme vous voulez. Il s’agit de l’art de parvenir au petit matin à un accord dont on connaissait la conclusion dix heures auparavant. Un art dans lequel les politiciens sont passés maîtres, et seuls les acteurs de la société civile, comme on dit, peuvent les dépasser en virtuosité. Trois heures du matin : Sylvie pensait s’en être tirée à bon compte. C’est alors qu’elle sortait que le paquet lui revint en mémoire. Elle déchira rapidement le papier. C’était un livre de Mongo Béti, l’écrivain camerounais mort en 2001, Trop de soleil tue l’amour. Elle feuilleta avec rage le livre. Aucune note, rien. Pas même une dédicace. Elle se raccrocha à son portable :
- Olivier ? Vous ne dormez pas ?
- Pas encore, madame… (il venait d’étouffer un puissant bâillement et tentait d’avoir l’air particulièrement éveillé. Elle voulait quoi, encore, sa ministre ?)
- Vous avez sous la main la liste des sans-papiers ?
- Oui. Bien sûr, mais c’est uniquement parce que je dors avec elle sous mon oreiller… pensa t-il, mais bien sûr il ne laissa pas échapper cette acide remarque.
- Il y a des camerounais, finalement ?
- Des camerounais ?
- Oui, des camerounais ?
- Attendez… non… je n’ai aucun nom sur ma liste.
- Vous les aviez comptés ?
- Oui… aucun ne manque pourtant. Désolé madame, pas de camerounais.

06.04.2009

Le Missionnaire (5/10)

Le père Wojtyla était à nouveau dans l’église, allongé sur une mauvaise couverture au milieu de la travée. Il regardait la voûte millénaire. Combien de temps ? Combien de temps cela lui prendrait-il pour comprendre ? Et pourtant, il n'avait pas trop de temps. Il n'avait que toute la vie...

*

- Olivier, je me rends sur le terrain. Je veux le maximum de communication de ce côté. Comment sont logés les clandestins ?
- Euh… dans l’église, madame…
- Oui, mais quelles sont leurs conditions de vie sur place ?
- Pas excellentes… ni matelas ni nourriture suffisante, on suppose.
- Bien. Vous vous arrangez avec une association, une ONG, peu importe. Je ne veux pas qu’on puisse dire qu’ils ont souffert du blocus. Allons faire un peu de bruit médiatique autour de ça maintenant…
- Oui, madame. Mais faites attention… depuis le conseil, l’extrême droite s’est ramenée !
- Plus on est de fous…

Une voiture grise et silencieuse les emporte vers la colline où s’élève l’église Notre Dame de la Tisse. Il ne pleut plus depuis longtemps. A l’intérieur, le silence préside. Le ministre est plongé dans ses réflexions. Le jeune fonctionnaire n’ose l’en sortir. Un car blindé de policiers les précède de peu. Discrétion, mais sécurité. Discrétion dans la sécurité. Sur la place de l’église, la situation est tendue. Identitaires et consorts se sont groupés sous une banderole, et scandent déjà des slogans vindicatifs, couvrant de la voix le vacarme que produisent les associations. Les associations, elles sont là, enfin : Droit d'asile, Terre Sans Frontière, Force Rouge. Entre les deux, les journalistes préparent leur Une et affûtent leurs armes. On annonce l’arrivée du Ministère de l'intérieur, représenté par sa plus haute autorité. Les uniformes se resserrent autour des manifestants. La voiture grise ralentit, quelques gradés se précipitent. La ministre descend, secoue tout le monde, comme à son habitude. Les slogans montent en volume : « Du PQ pour les sans papiers ! »… « Charter – Dictature ! »… Une conférence de presse s’improvise. On interroge à droite, à gauche. Des questions classiques : La politique du gouvernement est au durcissement des lois sur l’immigration. Il faut s’attendre à des charters ? Vous parlez d’examiner au cas par cas ; cela veut-il dire que tous seront régularisés ? Quelles sont les conditions dans lesquelles ce squat s’est organisé ?

… Au moment du débarquement ministériel, Vincent Déplare promenait son spleen et sa bêtacam décorée aux couleurs de Canal3, depuis le petit matin, devant Notre Dame de la Tisse. Les forces de l'ordre n'étaient pas encore en place à son arrivée, mais il avait à peine eu le temps de prendre quelques images qu'on le repoussait déjà à l'extérieur. Impossible maintenant d'entrer, ni de voir quoi que ce soit d'intéressant : il s'était rabattu sur les quelques policiers en faction, cerbères en uniforme, et les manifestants lui avait fourni enfin une manne providentielle, avec le retour du beau temps. L'arrivée impromptue du ministère de l'intérieur tire le jeune homme de sa rêverie. Il fumait une cigarette à l'extérieur de l'agitation, il a vu arriver de loin la voiture gouvernementale, s'est positionné. Il est le premier à aviser la présence de madame le ministre... Il joue de ses yeux bleus, de son sourire, parle d'épreuve du feu et de « bon test pour le gouvernement », s'enchaîne à la jeune femme. La horde de journaliste peut monter à l'assaut maintenant, il s'est fait sa place au soleil ministériel. Sylvie s’en tire, à sa grande surprise, glisse entre les doigts des journalistes avec la dextérité d'un savon humide. Elle laisse Olivier en pâture à la presse, part interroger les policiers qui gardent la grande porte. Seul, le JRI de Canal3 la suit, à quelques pas protocolaires, mais sans se laisser distancer pour autant.
Deux policiers et deux civils lui servent de garde du corps. Les associations qui ont accepté de collaborer ont leurs représentants. On discute, les portes s’ouvrent.
- Vous pouvez les interroger sur leur besoin. Établissez une liste et faites-la moi parvenir.
Le petit groupe s’éloigne dans les ombres gothiques. Les portes de chêne claquent derrière eux, Vincent baisse sa caméra. Il a eu le temps de saisir la travée de l'immense nef, le petit groupe mené par Sylvie Audimat, et au fond, la masse informe des occupants.

Les enfants s’arrêtent de jouer, les adultes se redressent, le porte parole s’avance. La discussion s’ensuit, ardue, sévère. Bientôt on s’assiéra pour la suite des négociations. Les palabres durent, une heure, une heure trente… Du confessionnel, deux yeux scrutent la scène.

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